Les Brontë, ou comment survivre par l’écriture
2 - Partie 1
Il y a, dans l’histoire littéraire, des familles qui semblent avoir été façonnées par les conditions mêmes qui auraient dû les réduire au silence. Les Brontë sont de celles-là. Nées dans un presbytère de lande, filles d’un pasteur irlandais ambitieux pour ses enfants, elles ont grandi dans un monde où l’accès à la culture leur était accordé avec une générosité rare, pendant que la société leur refusait à peu près tout le reste.
Cette chronique est la troisième d’une série consacrée aux sœurs Brontë, inspirée d’une conférence d’Emmanuelle Friant donnée dans le cadre des Belles Heures de l’Université de Montréal. La première rencontre avait brossé le tableau de leur époque, l’Angleterre industrielle, l’éducation libre que leur père leur avait offerte, les conditions qui ont rendu possible l’émergence de ces autrices inattendues. Celle-ci entre dans les années où l’écriture s’est imposée à elles non comme vocation romantique, mais comme nécessité concrète.
L’ombre de Branwell
Pour comprendre pourquoi les trois sœurs en sont venues à publier, il faut d’abord comprendre ce qu’elles fuyaient, ou du moins, ce qu’elles vivaient au quotidien.
Branwell Patrick Brontë porte dans son prénom le nom de famille de sa mère, façon de maintenir vivante la filiation maternelle. Il est l’espoir de la famille, le fils sur qui tout repose. Le revenu du pasteur ne dépasse pas deux cents livres par an ; les sœurs devront se placer comme gouvernantes ou institutrices, mais Branwell, lui, sera celui qui subvient aux besoins de tous une fois le père vieilli.
On investit en conséquence. Pour mesurer ce que cela représente : la bonne du presbytère est payée dix livres par an, alors que les cours particuliers de Branwell coûtent quatre livres de l’heure. À dix-huit ans, il part pour Londres avec l’argent de la tante Branwell, sœur de sa mère et seule de la famille à disposer d’un peu de ressources, pour intégrer l’Académie royale des beaux-arts. En quatre jours, il a tout dépensé et rentre à Haworth sans s’être inscrit nulle part. La ville l’a dépassé. Ses capacités artistiques, confrontées à celles de ses pairs, n’ont pas fait le poids.
Il tentera de se faire connaître comme portraitiste dans la région — sans succès. Les villageois n’en ont ni l’intérêt ni les moyens. Il essaie ensuite de faire publier ses poèmes. Refus. Il obtient finalement un poste dans une compagnie ferroviaire, où il doit comptabiliser les trains de marchandises. Il dessine dans les marges des cahiers de charge, est peu assidu et perd rapidement son emploi.
En 1843, il est engagé comme précepteur chez la famille Robinson, où Anne est déjà gouvernante. Il entame une liaison avec Mme Robinson. Son mari finit par le renvoyer et Anne perd aussi sa place à cause de lui.
Branwell sombre alors dans l’alcool et le laudanum, ce liquide d’opium alors vendu librement, prescrit pour toutes les situations difficiles de la vie, y compris pour calmer les nourrissons. Les symptômes de manque s’installent vite. C’est Emily qui part dans la nuit pour le ramener au presbytère quand il est trop ivre pour rentrer seul. Il devient violent, fait du chantage au suicide pour soutirer de l’argent, et les sœurs vivent dans la peur constante de ses excès.
M. Robinson meurt. Branwell espère enfin pouvoir épouser celle qu’il croit être son grand amour. La veuve envoie son cocher lui expliquer que le testament comporte une clause l’en empêchant, une clause entièrement fictive. Elle se remariera bientôt et deviendra Lady Scott. Branwell dégringole encore plus bas. Il mourra à trente et un ans ; sa dernière lettre est une demande d’argent à un ami pour acheter de l’alcool.
Charlotte écrira en quelque sorte que la mort de Branwell fut pour elles toutes une délivrance plutôt qu’un deuil. On comprend que les personnages masculins dépravés qui peuplent leurs romans lui doivent quelque chose.
La découverte des poèmes
Alors que Branwell se perd dans ses déceptions, c’est Charlotte qui, par hasard ou du moins c’est ce qu’elle dira, découvre les poèmes d’Emily. La conférence souligne qu’on peut douter de ce hasard, mais qu’il fait bien les choses. Ce qu’elle lit la stupéfie : ces textes sont d’une qualité extraordinaire, radicalement différents de ce que les femmes publient alors.
Emily écrivait pour elle seule. Les quelque deux cents poèmes conservés dont quatre-vingt-quatre appartenant au cycle fictif de Gondal, ce pays imaginaire créé avec toute la famille, n’étaient destinés à aucun lecteur. Leur forme est rigoureuse : quatrains à rimes alternées ou embrassées. Mais à l’intérieur de cette structure contrainte, les émotions sont d’une intensité déconcertante pour l’époque. Le mot « passion » est alors mal vu ; la maîtrise de soi est une vertu cardinale. Emily, dans une forme posée, laisse passer des sentiments dont la force contraste avec tout ce qui s’écrit autour d’elle.
Ses thèmes sont la nature, la mort, la spiritualité, celle-ci entièrement personnelle, aux antipodes de la piété conventionnelle. Dans son poème le plus célèbre, No Coward Soul Is Mine, elle exprime une foi sans peur et sans intermédiaire : son dieu est intime, personnel, dégagé de toute Église. Cette même spiritualité traverse Les Hauts de Hurlevent, où les personnages préfèrent errer sur la lande que se retrouver séparés au paradis. La mort n’y est pas une fin.
Anne, pour calmer la méfiance d’Emily, avoue elle aussi écrire des poèmes et suggère qu’elles publient ensemble. Sa poésie est différente : une spiritualité plus douce, une patience dans l’épreuve, une confiance en Dieu qui prend force dans la souffrance plutôt qu’en dépit d’elle. Il en reste une trentaine de textes.
Charlotte propose d’ajouter les siens. Ses quelque deux cents poèmes sont plus narratifs, introspectifs, traversés d’un réalisme social aigu : elle y traite de son expérience d’institutrice qui rêve de rentrer chez elle, de la répétition des jours, de la monotonie pesante de ces milieux où elle se sent méprisée. La mort y apparaît comme un ami attendu. Elle n’a ni l’intensité sauvage d’Emily ni la patience sereine d’Anne, mais use de formules archaïsantes qui universalisent son propos.
Publier malgré tout
Charlotte finit par convaincre ses sœurs de préparer un recueil commun. Pendant que Branwell sombre dans sa crise, tenu à l’écart, elles passent leurs soirées à sélectionner, classer, corriger. Elles publieront à compte d’auteur avec le reste de l’héritage de la tante Branwell, sous des pseudonymes soigneusement neutres : Currer, Ellis et Acton Bell. Des noms qui ne disent pas explicitement qu’ils appartiennent à des femmes — sans non plus le nier.
Les exemplaires ne se vendent presque pas. Mais les critiques, rares, parlent surtout d’Ellis Bell, pseudonyme d’Emily, avec des retours encourageants. Cela suffit. Les sœurs décident d’écrire des romans.
Le processus est long. Elles envoient des manuscrits, reçoivent des retours, corrigent, renvoient. Le Professeur de Charlotte est refusé. Les deux autres sœurs voient leurs romans acceptés : Les Hauts de Hurlevent pour Emily, Agnes Grey pour Anne.
Charlotte reprend. Elle comprend le problème du Professeur : en prêtant ses propres émotions à un narrateur masculin — l’expérience bruxelloise, l’attachement à Héger — elle a produit un personnage qui sonne faux. Elle s’était dissimulée derrière une voix masculine pour éviter l’autobiographie, mais la distance ne fonctionne pas. Elle recommence.
Ce nouveau roman s’appellera Jane Eyre. Il sera accepté par l’éditeur londonien George Smith, l’éditeur de Thackeray, qu’elle admire. Payé cent livres. Publié six semaines après la décision.
Tout le monde veut savoir qui est Currer Bell. Thackeray lui-même déclare que c’est le seul roman qu’il ait pu finir depuis longtemps.
La révélation et ses suites
Le succès de Jane Eyre pose un problème : des rumeurs commencent à circuler selon lesquelles Currer, Ellis et Acton Bell seraient la même personne. On insinue même que Les Hauts de Hurlevent serait une œuvre posthume de Branwell. Charlotte et Anne s’en indignent, c’est inacceptable.
Elles se rendent à Londres pour se présenter à leur éditeur, Smith, Elder & Co., et dissiper le malentendu. Lorsqu’on apprend qu’Ellis Bell est une femme, les critiques se déchaînent. Mais les sœurs refusent ces catégories : pour elles, tout le monde peut écrire sur tout, qu’on soit homme ou femme.
Le succès financier leur apporte un répit. Mais Branwell meurt en septembre 1848, épuisé, rongé par la tuberculose, l’alcool et le laudanum. Emily, qui a assisté à ses funérailles sans se couvrir, tombe malade à son tour et refuse obstinément de se soigner. Elle meurt trois mois plus tard, le 19 décembre, à trente ans.
Anne tombe malade le printemps suivant. On lui conseille l’air marin. Elle part pour Scarborough, où elle décède paisiblement quatre jours après son arrivée. Charlotte la fera enterrer là-bas pour éviter les frais du transport.
Charlotte reste seule avec son père vieillissant. Elle est dépressive, mais, dit-elle, l’imagination la soulève quand elle se sent tomber.
La tuberculose, appelée alors la grande peste blanche, avait déjà tué quelques millions d’Anglais. Elle frappait particulièrement les jeunes adultes entre vingt et vingt-quatre ans, et son aura romantique (le regard brûlant de fièvre, la beauté consumée) était encore entière avant que Koch n’en identifie le bacille. Dans le cas des Brontë, l’humidité du presbytère, le froid et l’hygiène rudimentaire en furent probablement la cause principale. Charlotte, elle, mourra en 1855 de ce que l’on croit aujourd’hui être une hyperémèse gravidique, vomissements et déshydratation sévères liés à une grossesse.
La malédiction, comme le dira la conférence, n’était pas sur les Brontë. Elle était sur l’Angleterre.
À suivre, avec les oeuvres et la vie de Charlotte Brontë









Je n'ai pas pu regarder ton texte froidement. Branwell qui tente de se faire accepter et qui échoue misérablement sur tous les plans puis devient mauvais. Emily qui est la seule près de lui à la fin et en partage la maladie. Il y a déjà tout des hauts de hurlevent, là. Cette sensibilité particulière résonne très profondément et je ne sais pas si c'est le texte où si c'est moi ou même encore si c'est une symbiose. Merci.