Brontë : l’art comme revanche
2 - Partie 2
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Charlotte Brontë savait qu’elle avait du talent. Elle savait aussi, avec une lucidité qui devait faire mal, qu’elle ne pourrait pas l’exprimer pleinement parce qu’elle était femme, alors que son frère, à qui tout avait été donné pour réussir, avait gâché le sien. Cette conscience est présente dans chacun de ses romans, comme une tension constante.
Le Professeur : une voix qui cherche sa forme
Le premier roman de Charlotte, Le Professeur, est le dernier à avoir été publié: il ne paraîtra qu’après sa mort. Il fut refusé à plusieurs reprises pour ses longueurs, ses références bibliques abondantes, et un manque de tension narrative.
Le roman transpose l’expérience bruxelloise de Charlotte sous les traits d’un héros masculin, William Crimsworth. Humilié par son frère Edward, William part enseigner à Bruxelles, Il s’éprend de la directrice d’une pension voisine, qui joue de son attachement et le maintient en position d’infériorité, avant d’épouser une jeune femme modeste, d’abord élève puis enseignante. Ensemble, ils ouvrent leur propre école. Crimsworth se construit ainsi une place, une forme de respectabilité. Cette fin heureuse a quelque chose d’une réparation tardive, presque d’une revanche sur les humiliations du début.
Charlotte se dissimule sous cette illusion littéraire : en faisant vivre ses propres expériences à un narrateur masculin, elle refuse l’autobiographie. Mais la voix ne lui convient pas. L’homme semble trop efféminé, avec raison : c’est une femme qui parle à travers lui. L’expérience se trouve transposée, mais quelque chose résiste.
Le roman est pourtant bien davantage qu’un essai maladroit. Crimsworth incarne les valeurs victoriennes, le travail, la discipline, la respectabilité, le mérite individuel, mais le texte les met à l’épreuve. La hiérarchie et la richesse y priment sur les liens humains. Le roman valorise le mérite, tout en laissant apparaître une critique du capitalisme naissant
Le personnage de Frances, que Crimsworth épousera, est particulièrement intéressant : parfaite, certes, mais surtout partenaire. Elle continue de travailler après le mariage, ce qui est fort mal vu, et elle critique l’inégalité salariale entre hommes et femmes. Dans ce roman, le mariage est une complicité, pas un marché.
Robert Southey, poète lauréat de Grande-Bretagne, avait écrit à Charlotte, quelques années plus tôt une lettre tres condescendante: « La littérature ne peut pas être l’affaire d’une femme. » Le roman lui répond. Frances est plus intéressante que son mari, elle contribue à le faire grandir. Le Professeur est un roman imparfait qui annonce tout ce que Charlotte écrira ensuite.
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Jane Eyre : le mépris de classe et la question du genre
Jane Eyre paraît le 19 octobre 1847. C’est l’œuvre de Charlotte à laquelle on revient le plus souvent, et pour cause : elle concentre avec une rare efficacité les obsessions de son autrice : l’enfance maltraitée, la beauté intérieure contre la beauté extérieure, le mépris de classe, et l’égalité entre hommes et femmes comme condition d’un amour véritable.
Jane est orpheline, recueillie par son oncle Reed et sa femme. À la mort de l’oncle, la tante laisse libre cours à son hostilité : Jane est maltraitée, puis enfermée dans la chambre mortuaire. Elle imagine y voir le fantôme de l’oncle. Elle sera ensuite envoyée au pensionnat de Lowood, inspiré du pensionnat de Cowan Bridge où deux des sœurs aînées de Charlotte sont mortes.
C’est là que Jane se lie d’amitié avec Helen Burns, personnage inspirée de la sœur aînée Maria, qui mourra de tuberculose non soignée dans le lit qu’elles partagent. Jane enseigne ensuite au pensionnat, puis part comme gouvernante à Thornfield Hall, chez les Rochester. Elle s’éprend de M. Rochester.
À Thornfield, quelque chose ne tient pas. Des bruits, des rires, des cris dans la nuit. Rochester demande Jane en mariage. Mais il est déjà marié. Bertha, belle et folle, est enfermée à l’étage depuis des années. Jane refuse de devenir sa maîtresse et part. Le manoir brûle. Bertha meurt. Rochester en ressort aveugle.
Jane revient vers lui, libre, désormais héritière de son propre argent. Elle l’épouse.
Le roman est écrit à la première personne. Jane dit « je ». À l’époque, peu de femmes se le permettent. Elle n’a rien d’exceptionnel selon les critères de son temps, mais elle impose sa voix. Elle refuse, elle part, elle choisit. Le lecteur victorien résiste. Charlotte, sous pseudonyme, ne se retient pas.
La doctrine de la couverture (principe du droit anglais selon lequel la femme mariée n’a pas d’existence juridique propre) traverse tout le roman. Bertha en est la figure la plus radicale : enfermée, invisible, réduite à son statut de propriété. La femme mariée est absorbée par son mari. Jane n’épouse Rochester qu’une fois devenue financièrement indépendante. C’est ce déplacement, plutôt qu’une véritable égalité, qui rend le couple possible : Rochester, ruiné et aveugle, dépend désormais d’elle, même si, en droit, il devient celui dont tout relève. Cette fois, c’est lui qui a besoin d’elle.
La dernière ligne du roman, ce « Reader, I married him », fit scandale. Jane a choisi plutôt que d’être choisie. Ce n’est pas une revendication au sens militant du terme, mais c’est un féminisme qui s’exprime, clairement. Un homme qui aurait écrit cela eût paru excentrique. Qu’une femme l’ait fait était, pour certains, intolérable. Sauf que ce point de vue ne tombait pas dans le vide.
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Shirley et Villette : la critique sociale et le retour à soi
Shirley, publié en 1849, est un roman social ancré dans la période industrielle de 1810-1815. Il met en scène deux femmes : Caroline, pauvre, vivant avec son oncle, amoureuse d’un riche industriel ; et Shirley, riche héritière au caractère affiché comme masculin dans ses prises de position et son rapport à la nature.
Elles deviennent amies. Caroline finira par épouser l’industriel ; Shirley, le tuteur de Caroline. Le roman décrit les conditions ouvrières, l’industrialisation, les révoltes luddistes, ces ouvriers qui détruisaient les machines non par hostilité à la technique, mais contre les mises au chômage qu’elle entraînait. Charlotte connaît ce milieu : Haworth est un village ouvrier. Elle apporte les deux points de vue : celui du patron qui doit moderniser pour survivre, et celui de l’ouvrier qui craint pour son emploi.
Le mouvement chartiste (1836–1848), né des revendications ouvrières pour une représentation politique, forme aussi l’arrière-plan du roman. Charlotte y perçoit un parallèle entre la condition ouvrière et celle des femmes : un problème structurel plutôt qu’individuel. Sa critique n’est pas frontale. Elle passe par les expériences intimes des personnages, mais elle est bien là.
On a souvent dit que Shirley était inspirée d’Emily : femme libre, insoumise, en relation intense avec la nature, dotée d’un charisme et d’un mystère qui dépassent ce que la société lui permet d’être. Le roman serait un hommage à la personnalité singulière de la cadette. Détail révélateur : Shirley était alors un prénom masculin. Après la parution du roman, on commença à prénommer les filles Shirley.
Villette, publié en 1852, reprend la matière du Professeur, soit l’expérience bruxelloise, le sentiment d’étrangeté et de désir inassouvi, mais cette fois avec une narratrice. Lucy Snowe raconte à la première personne. Ce que la voix masculine avait étouffé, la voix féminine le libère. Villette est peut-être le roman le plus personnel de Charlotte, et souvent considéré comme son œuvre la plus accomplie sur le plan stylistique.
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Charlotte mourra en 1855, probablement d’une hyperémèse gravidique, à trente-huit ans, quelques mois après son mariage avec le vicaire Arthur Bell Nicholls, un homme bon mais peu littéraire, qui lui reprochait d’écrire trop librement. Thackeray, qu’elle admirait, l’avait reçue comme une curiosité de province. Ses éditeurs négociaient avec Currer Bell. Personne, ou presque, ne l’avait regardée en face.
Les chercheurs ont longtemps tenté de lire dans ses romans des clés autobiographiques directes, oubliant parfois le pouvoir de l’imagination. Comme ses sœurs, Charlotte s’inspirait de tout: la violence, les humiliations, les deuils, l’exil intérieur, mais elle le transcendait. L’accès à toutes les formes artistiques que leur père leur avait offert avait formé pour elles trois un regard sur le monde que peu de femmes de leur époque pouvaient avoir.
Charlotte connaissait sa valeur. Elle savait aussi ce qu’on ne lui permettrait pas d’être. Cette tension traverse ses romans sans jamais se relâcher.
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À suivre avec le troisième et dernier volet qui traitera des oeuvres d’Emily et d’Anne Brontë.










