Les Brontë, ce qu’on dit, ce qu’on tait
Derrière le mythe
Hier, j’ai assisté à une conférence des Belles Heures de l’Université de Montréal, intitulée (Re)lire les sœurs Brontë, donnée par Emmanuelle Friant.
Cette première séance, qui sera suivit de deux autres, portait surtout sur leur vie et leur contexte, sur ce qui les a rendues possibles comme écrivaines.
TEntre elles, Charlotte, Emily et Anne Brontë ont écrit sept romans. Charlotte en a signé quatre : Jane Eyre, Shirley, Villette et Le Professeur, ce dernier publié seulement après sa mort. Emily n’en a écrit qu’un seul : Les Hauts de Hurlevent. Anne en a produit deux : Agnes Grey et La Recluse de Wildfell Hall.
Sept livres, un corpus minuscule, qui a changé la littérature.
On connaît les titres. On connaît surtout la légende : les landes balayées par le vent, les sœurs mystérieuses, les morts précoces. Depuis longtemps, on cherche dans leur vie la clé de leurs œuvres : les passions supposément interdites, la folie, la violence. On a même soupçonné Emily d’avoir éprouvé pour son frère Branwell, alcoolique et ruiné, un amour inavouable. Cette hypothèse relève davantage du fantasme de chercheur que du fait documenté. On a convoqué la psychanalyse, puis la neurologie, comme si le génie devait forcément être pathologique.
La réalité est probablement plus simple. Les sœurs Brontë écrivaient d’abord pour elles-mêmes et n’imaginaient pas de lecteurs. Elles n’avaient donc aucune raison de se censurer. Or la société victorienne refoulait soigneusement certaines réalités : la violence conjugale, la folie, la misère, l’absence totale de droits pour les femmes. Là où la société exigeait le silence, les Brontë ont fait de ces réalités la matière même de leurs romans.
Les premiers lecteurs, issus de l’élite, en furent profondément choqués et parlèrent d’une écriture « brutale » ou « grossière ». En réalité, leur génie tient peut-être précisément à cela : avoir transformé ce que leur époque refusait de voir en une littérature d’une intensité nouvelle.
Le cinéma a largement contribué à fabriquer la légende romantique qui entoure les trois sœurs. À l’écran, elles deviennent souvent des figures pâles et magnifiques, des héroïnes mélancoliques perdues dans le vent des landes. Emily peut même prendre les traits d’une Isabelle Adjani. C’est très beau, mais c’est aussi très éloigné de la réalité. Les témoignages de l’époque décrivent tout autre chose. Charlotte était minuscule, myope, édentée, avec une tête jugée trop grosse pour son corps. Emily, au contraire, était grande, solide, presque masculine dans sa démarche. Elle tirait au pistolet, cautérisait sur elle-même une morsure de chien et ramenait son frère ivre du pub au presbytère. Anne, blonde et douce, semblait la plus proche des canons de beauté de l’époque, mais aucune des trois ne correspond à l’image romantique que le cinéma aime projeter. Comme si leur génie devait absolument être accompagné d’un joli visage alors qu’elles furent les premières à créer des personnages de femmes dites laides. Cependant, un film dont le casting semble mieux respecter une certaine réalité existe. Il s’agit d’un télé-film britannique intitulé To walk invisible et je me promets bien de le visionner bientôt.
Pour comprendre leurs livres, il faut aussi regarder le monde dans lequel elles vivaient. L’empire colonial britannique est alors à son apogée. Les colonies fascinent autant qu’elles inquiètent. Heathcliff, dans Les Hauts de Hurlevent, incarne cet ailleurs : peut-être indien, peut-être africain, en tout cas un étranger absolu que la société blanche ne peut ni intégrer ni accepter. Au même moment, la révolution industrielle transforme profondément le pays. Les campagnes se vident et les paysans affluent vers les villes manufacturières. Manchester, surnommée Cottonopolis, vit sous un nuage permanent de fumée noire provenant des usines textiles. Une classe ouvrière naît dans une pauvreté extrême où même les enfants travaillent. On rappelle souvent que l’Angleterre a fondé une société protectrice des animaux avant d’en créer une pour les enfants.
Les Brontë connaissent cette réalité. Elles vivent au milieu de ces gens-là. Leur père, Patrick Brontë, est né en Irlande dans une famille pauvre de fermiers. Un pasteur remarque son intelligence et l’aide à poursuivre des études. Il obtient une bourse pour Cambridge et transforme progressivement son nom, Brunty puis Branty, en Brontë, en référence au titre de duc de Bronté attribué à l’amiral Nelson. Il épouse Maria Branwell, fille d’un riche marchand de Penzance, en Cornouailles. Ensemble, ils auront six enfants.
La mère meurt rapidement. Sa sœur Elizabeth Branwell vient s’occuper des enfants. Elle quitte la douceur de la Cornouaille pour s’installer à Haworth et n’en repartira jamais. Elle consacrera sa vie aux enfants sans jamais vraiment s’habituer au climat ni au paysage du Yorkshire. Dans la maison, la figure presque grand-maternelle se retrouve chez Tabitha, la servante du Yorkshire, qui leur raconte les légendes locales dans son dialecte.
Le village de Haworth est un endroit rude et malsain. Il n’y a pas d’égouts. Les puits sont contaminés par les matières fécales et par la décomposition des corps enterrés dans le cimetière voisin. L’eau potable passe littéralement à travers la terre où l’on enterre les morts. Patrick Brontë tente en vain d’obtenir un assainissement du cimetière. Il n’y a donc pas de malédiction autour des morts précoces dans la famille Brontë. Il y a la tuberculose et une hygiène catastrophique.
Et pourtant, à l’intérieur du presbytère, l’atmosphère intellectuelle est étonnamment libre. Patrick Brontë croit profondément à l’éducation et ses enfants ont accès à toute sa bibliothèque sans restriction. Ils lisent Byron, Shelley, Walter Scott et même Blackwood’s Magazine, considéré comme sulfureux à l’époque. La famille discute de politique et les filles ont la permission parentale de penser et de s’exprimer hors cadre, ce qui est exceptionnel pour des femmes au XIXᵉ siècle.
Très jeunes, les enfants inventent des mondes imaginaires complets : Glass Town, Angria, Gondal. Ils y développent des intrigues politiques, des parlements, de la poésie et du théâtre. Ils écrivent ces récits dans de minuscules livres d’à peine cinq centimètres de hauteur, fabriqués à partir de sacs de sucre recyclés parce que le papier coûte cher. Emily continuera à travailler certains de ces personnages jusqu’à l’âge de vingt-sept ans.
Et puis il y a les landes du Yorkshire, les moors. Dans Les Hauts de Hurlevent, elles ne sont pas seulement un décor, elles sont un personnage. Emily s’y promenait chaque jour. À l’époque, certaines théories médicales affirmaient que la géographie façonnait le caractère. Heathcliff serait le produit de cette lande, et Catherine ne peut s’en détacher. Elle le dit elle-même : « Je suis Heathcliff. »
Aujourd’hui encore, on insiste sur le mystère des Brontë, sur leur tragédie, sur leur imagination extraordinaire. Mais on oublie souvent l’essentiel. Leur œuvre ne relève pas d’un mystère romantique. Elle vient du monde dans lequel elles vivaient et de la liberté intellectuelle qu’elles ont eue d’en voir toutes les contradictions. La violence, la folie, la mort, le surnaturel : tout était déjà là. Les sœurs Brontë ont simplement regardé leur époque en face, et l’ont écrite.
À suivre… demain Les Brontë — partir, revenir, écrire









Wow! Je connais très peu ces autrices, mais tu me donnes envie de plonger dans leurs créations !
C'est tellement intéressant. Tu écris bien, chère Johanne. Et tu as un beau sens de l'analyse.