Les Brontë 2 - Partir, revenir, écrire
La naissance d'une oeuvre
J’ai assisté à une conférence des Belles Heures de l’Université de Montréal, intitulée (Re)lire les sœurs Brontë, donnée par Emmanuelle Friant.
Cette première séance, qui sera suivit de deux autres, portait surtout sur leur vie et leur contexte, sur ce qui les a rendues possibles comme écrivaines.
Dans le premier article, je m’attardais au monde dans lequel les sœurs Brontë ont grandi. Cette seconde partie suit leurs tentatives de partir et la manière dont ces départs manqués ont fini par nourrir leurs livres.
Cette expérience du départ commence très tôt. Les deux aînées, Maria et Elizabeth, meurent au pensionnat du révérend Wilson, à Cowan Bridge, à quelques mois d’intervalle, de tuberculose aggravée par la négligence et des conditions sanitaires déplorables. Patrick ramène alors les survivantes à la maison. Charlotte n’oubliera jamais cet épisode : Cowan Bridge deviendra Lowood dans Jane Eyre, Wilson deviendra Brocklehurst, et Maria, petite sainte morte de froid et de privations, deviendra Helen Burns.
Plus tard, les sœurs trouvent des postes de gouvernantes ou d’enseignantes, le seul débouché jugé respectable pour une femme instruite mais sans fortune. La gouvernante occupe une position paradoxale : trop éduquée pour les domestiques, pas assez pour être l’égale de ses employeurs. On lui confie les enfants, la formation des héritiers, mais on l’ignore au dîner. Ce sont elles qui feront de cette figure effacée un personnage principal, qui lui donneront une voix, une colère, une vie intérieure. Elles écrivent ce qu’elles connaissent : le mépris discret, l’isolement, la position impossible de celle qui n’appartient à aucun monde.
Charlotte et Emily rentrent dès qu’elles le peuvent. Anne, elle, reste plus longtemps, s’attache aux enfants dont elle a la charge et endure davantage.
Les sœurs conçoivent alors un projet : ouvrir leur propre pension pour jeunes filles au presbytère. Pour s’y préparer, Charlotte et Emily partent à Bruxelles en 1842, au pensionnat Héger. Elles y sont d’abord bien accueillies. Rapidement pourtant, leur différence les isole : vêtements démodés, sérieux jugé excessif, intelligence qui dérange. Emily se distingue particulièrement. La qualité de son argumentation surpasse, dit-on, celle de nombreux élèves masculins. On leur propose des postes. Puis la tante Elizabeth meurt à Haworth. Elles rentrent.
Emily refuse de repartir. Charlotte retourne seule à Bruxelles et s’éprend de Constantin Héger, le directeur, qu’elle appelle dans ses lettres son maître admiré. La situation est claire : il est marié, respecté, distant ; elle, peu sûre d’elle, se projette dans ce lien asymétrique. Madame Héger comprend vite ce qui se passe et finit par la renvoyer. De retour à Haworth, Charlotte continue de lui écrire des lettres de plus en plus ferventes. Héger les déchire ; sa femme les recolle patiemment. Elles réapparaîtront plus tard au British Museum avant d’être publiées dans le Times en 1913. Constantin Héger inspirera en partie le professeur de Villette, où cet amour impossible est repris et transformé en matière romanesque.
Le projet d’école, lui, ne verra jamais le jour. Pas une seule élève ne se présente.
Les voilà toutes trois revenues au presbytère, sans situation stable et sans issue évidente. Et pourtant, c’est là, dans ce village malsain, dans ce presbytère aux fenêtres sans rideaux, que quelque chose se met réellement en place. Chaque tentative avortée à l’extérieur devient matière à l’intérieur. Les familles qui les méprisaient, les hommes qui ne les remarquaient pas, les institutions qui les tenaient à distance : tout revient dans leurs écrits.
Le presbytère n’est pas un refuge. C’est un atelier, un laboratoire fermé.
C’est là que Charlotte tombe un jour sur un cahier de poèmes d’Emily, un manuscrit secret qu’elle n’avait jamais montré. Elle lit et comprend immédiatement qu’ils sont hors du commun. Emily entre dans une grande colère devant cette intrusion. Charlotte insiste pour les faire publier. La suite est connue : un recueil paraît en 1846 sous les pseudonymes de Currer, Ellis et Acton Bell, donnant à cette voix jusqu’ici confinée au secret de la maison une existence publique.
À suivre…







Je vais t’avouer une affaire. Dans ma jeunesse, j’ai longtemps rêvé d’être une des sœurs Brontë. Tsé… vivre dans une vieille maison battue par le vent quelque part dans la lande, avec des cahiers pleins d’histoires, pis la conviction un peu folle que trois filles dans un coin perdu pouvaient écrire des livres assez forts pour traverser les siècles.
Dans ma tête d’ado, c’était ça la grande vie d’écrivaine : du vent dans les collines, du thé un peu trop fort, pis des romans écrits comme si le monde entier était à régler sur la page. Évidemment, en vieillissant, j’ai compris deux affaires. Premièrement : la vie littéraire ressemble moins à une lande romantique qu’à une table de cuisine avec du café froid. Deuxièmement : les Brontë ont écrit dans la tempête… mais elles avaient quand même du génie pour tenir le crayon.
Comme dirait une sage madame 50tenaire inventée quelque part entre la bibliothèque pis le rang 4 :
« Quand t’es jeune, tu veux être une Brontë.
Quand tu vieillis, tu réalises que même écrire une bonne page…
c’est déjà pas mal héroïque. »