Obsession mineure
Coexistence consciente
Je nourris les oiseaux et les écureuils. Pas pour les apprivoiser, ni pour me donner bonne conscience, mais pour reconnaître que nous partageons le même territoire. Je connais leur nourriture préférée, je sais lesquel•les sont des bullies et lesquel•les sont gourmand•es. Je les observe, de loin. Je reconnais celleux qui reviennent, je remarque celleux qui manquent. L’hiver, je m’inquiète davantage : je mesure les réserves, j’ajuste les gestes, je fais attention. J’achète des noisettes, des mélanges pour oiseaux et faune sauvage, même si parfois ça coûte, mais ça me fait un bien fou de participer, à mon échelle, à l’écologie de ma cour.
Dans la salle de bain, il y a une araignée. Je l’ai remarquée en novembre, après la lecture d’un texte de Vinciane Despret1. Avant cette lecture, j’aurais hurlé et appelé l’homme à mon secours pour une relocalisation hors de ma vue. Maintenant, je la cherche du regard presque malgré moi. Quand je la vois, je la salue. Quand elle n’est pas là, je me demande si elle a trouvé un endroit meilleur ou pire. Si elle se tient près d’un objet dont j’ai besoin, j’attends son départ. Je n’interviens pas. Je note simplement sa présence, ou son absence, comme on prend acte d’un voisin discret.
Sur la rivière, il y avait un petit bateau. Laissé là depuis longtemps. Personne ne s’en occupait. Il ne gênait personne non plus. Puis l’hiver est arrivé, la glace a monté, et le bateau a disparu. Je l’ai cherché. Je me suis inquiétée de ce bateau abandonné. Je l’ai imaginé, perdu dans le courant du grand fleuve froid, ou avalé par les glaces. Je n’ai rien sauvé. Mais j’ai remarqué.
Et il y a aussi les êtres cabossés, les itinérant•es édenté•es que plus personne ne prend la peine de voir. Celleux qu’on enjambe dans les entrées de métro. Celleux qui souffrent du manque, de la faim, de la soif, du froid, et de l’indifférence.
Les enfants qu’on réveille alors qu’il fait encore nuit pour les mener en milieu de garde, qu’on presse, qu’on fait courir derrière soi les matins de retard, oubliant que, dans la fureur du monde du travail, dans cette folie qui prétend que le temps, c’est de l’argent, leurs petites jambes n’arrivent pas à suivre cette cadence.
Bref, celleux qui n’ont pas le choix. Celleux qui doivent faire avec. Êtres, choses, vivants et non-vivants.
C’est peut-être ça, mon obsession : garder l’oreille tendue aux choses qui ne crient pas... m’inquiéter du bien-être de tous•tes, même de ce que je ne comprends pas.
On appelle ça une obsession, j’imagine. Ce n’est pas une manie, ni une tendresse déplacée. C’est une attention soutenue à ce qui existe sans demander. Les êtres qui partagent ma vie m’engagent. Les autres me déplacent.
Mon obsession, si c’en est une, c’est de rester ouverte au monde, disponible, à l’écoute, même quand il ne me regarde pas.
Et sinon, j’ai une obsession parfaitement injustifiable pour les drummers.
Vinciane Despret, « L’enquête des acouphènes ou les chanteuses silencieuses », dans
Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, Arles, Actes Sud, coll. « Mondes
sauvages », 2021, p. 14-32.




Quel est le mot français pour "care" ?
Ton texte appelle à un temps d’arrêt, un prise de conscience! 😇