Une foule d’écrivains se presse. Des voix qui s’élèvent, s’effacent, se heurtent. Un vacarme de mots cherchant le passage vers la lumière. Vous tous, ici, là, ailleurs, poussant les phrases devant, à bout de bras, pour exister.
Je marche à rebours. Plus de soixante ans déjà, et je me présente, tard, intruse dans une maison trop pleine.
Depuis mes quinze ans, une voix me barre l’entrée :
T’as pas d’affaire là. Des études de Lettres, es tu folle? Ça sert à rien! Faut que tu travailles! Pis tu vas te marier, avoir des enfants. Des études universitaires, bin voyons donc, t’as pas besoin de ça.
À chaque tentative, elle revient, tâchant sans y parvenir de couper net le fil du désir :
T’as pas d’affaire là.
T’es mariée, t’as des enfants. Une job à temps plein. T’as pas le temps, pas d’argent. Pis anyway… T’as pas d’affaire là.
Je ne l’ai pas crue, mais je m’y suis pliée. Je me suis tenue derrière la porte, un livre sous le bras, convaincue que le territoire des mots appartenait aux autres. Peut-être la raison pour laquelle je parle si longuement des livres que j’ai lu, étudié, décortiqué, de peur de me mouiller, de me commettre.
T’as pas d’affaire là.
Dans les lancements, les rencontres, je me fond dans le décor, une femme quelconque au fond de la salle, derrière la foule, celle qui n’avance pas, celle qui ne questionne pas, celle qui se tait, celle qu’on ignore, une femme invisible.
T’as pas d’affaire là
Et pourtant, me voici. Avec mes détours, mes cicatrices, mon bac commencé tard, mes idées de maîtrise en recherche-création. Je n’avance pas à la même cadence. Je viens d’un refus, d’une faille, d’un exil forcé.
T’as pas d’affaire là.
C’était un interdit. C’est devenu une raison d’être, un défi, un refrain que je retourne, que j’habite.
Chaque fois qu’il se répète, je creuse plus loin, comme si le refus avait dessiné l’espace même où ma voix peut naître, comme si une brèche s’était ouverte dans la muraille du monde. Parce que…
There is a crack in everything. That’s how the light gets in1
Entrer là où l’on m’a défendu d’entrer.
Faire de l’exclusion une demeure.
Transformer l’interdit en affaire intime.
La peur au ventre, mais y aller tout de même.
M’engouffrer dans la faille, m’y perdre peut-être.
Me brûler à cette lumière.
Et si vraiment je n’avais rien à faire là?
Leonard Cohen, «Anthems», The future, Washington, Columbia, 1992.
La maison n'est pas trop pleine.
Une autrice qui commence à écrire et publier à la retraite va offrir une oeuvre qui lui est propre. Une oeuvre qui combine la fougue qui vient avec la découverte récente de l'acte d'écrire et la profondeur de l'expérience de vie.
Magnifique texte Johanne! Bel acte de conviction de ne jamais lâcher prise sur ses rêves.