Feuilleton / Le mystère Emmy Englehart 7
La page déchirée
Le début, c’est ici:
L’épisode précédent, c’est là
Épisode 7
J’avais payé une semaine supplémentaire le matin du verdict. La logeuse avait compté les billets sans poser de questions, ce qui m’avait confirmé que j’avais bien choisi mon hôtel.
Hargrove avait son formulaire. L’enquête était close. Rien de tout cela ne m’obligeait à partir.
Je vis Prudence Englehart sortir du poste de police en fin de matinée. Je traversais Cornfield Road dans la direction opposée, col relevé, mains dans les poches. Elle ne me vit pas. Elle marchait vite, le menton levé, le manteau boutonné jusqu’en haut dans ce matin frisquet. Elle avait la démarche de quelqu’un qui vient d’apprendre une bonne nouvelle et qui n’a pas encore décidé quoi en faire.
Je continuai sans ralentir.
De retour à l’hôtel, je relus mes notes. Je regardai la pluie sur les vitres qui traçait des labyrinthes dans toutes les directions sans vraiment la voir. Je pensai à la page arrachée dans le carnet d’Alistair Reed, nette, sans effilochure, le geste de quelqu’un qui savait exactement ce qu’il prenait et pourquoi.
En début d’après-midi, je pris la voiture jusqu’aux Veilleurs de la Craie.
Le bâtiment avait le même air désert que la première fois. La même poussière uniforme le long des plinthes, le même silence de maison laissée à elle-même. Je poussai la porte du bureau. Elle n’était pas fermée à clé. Elle ne l’avait pas été non plus lors de ma première visite. Ce détail m’avait alors semblé une négligence. Il me semblait maintenant que c’était une habitude. L’odeur de Knowing était cependant absente cette fois.
Le carnet était à sa place sur l’étagère basse, couverture usée, dos légèrement incliné vers la droite.
Je le pris. L’ouvris à la page de la déchirure.
La page était là.
Elle avait été glissée avec soin, bord contre bord, bien à sa place. Quelqu’un qui connaissait la fragilité du papier ancien. La déchirure était toujours visible si on cherchait, ligne irrégulière sur la marge intérieure, mais le feuillet tenait, replacé là où il avait toujours été, comme si rien ne s’était passé.
Je m’assis et je lus.
L’écriture d’Alistair Reed était serrée, méthodique, penchée légèrement vers la droite. Des relevés de terrain, datés de l’été 1963. Il avait travaillé seul sur ce sujet, apparemment.
Il avait localisé quatre points sur le rebord des falaises de Beachy Head où des fissures dans la craie laissaient passer des émanations gazeuses. Coordonnées précises, indiquées en référence aux balises de la garde côtière. Notes sur les conditions d’intensité maximale : humidité supérieure à quatre-vingts pour cent, vent inférieur à quinze nœuds, marée montante. Par temps sec et vent soutenu, les gaz se dispersaient trop vite pour avoir un effet perceptible. Par temps humide et vent faible, ils stagnaient près du sol, invisibles, presque inodores, une légère trace soufrée que l’air marin couvrait aisément.
Les effets notés : Des étourdissements, une perte d’équilibre, quelques minutes de désorientation.
Il mentionnait deux cas de décès inexpliqués dans les archives locales. Un berger du nom de Horace Croft, retrouvé mort au pied des falaises en septembre 1891, verdict officiel : chute accidentelle, ivresse probable. Un caporal des Royal Sussex Regiment, automne 1943, patrouille nocturne, même secteur du rebord, même conclusion. Alistair avait tracé un petit cercle au crayon autour de chaque date, sans commentaire.
La dernière section concernait la Dame.
Il l’appelait ainsi, simplement. La sépulture féminine du versant est, découverte en 1952. L’équipe officielle avait écarté la chute et conclu à une mort rituelle. Alistair n’était pas d’accord avec cette conclusion. Il l’avait noté plusieurs fois dans le carnet, à différentes dates, avec une patience obstinée.
La Dame de Beachy Head avait été retrouvée à deux mètres exactement du point qu’il avait désigné comme le plus actif des quatre. L’analyse des ossements indiquait une femme jeune, entre dix-huit et vingt-cinq ans, en bonne santé générale. L’os de la jambe droite portait la marque d’une vieille blessure. Aucune cause de mort identifiable. Aucun objet. Aucun rite visible. Personne n’était venu la chercher. Une femme qui savait où elle marchait, écrivait Alistair. Qui n’avait aucune raison de tomber. Sinon l’air lui-même.
Il ajoutait, dans une note au bas de la page, d’une écriture plus petite, comme ajoutée après coup :
« Les concentrations ont diminué depuis deux mille ans. La roche s’est refermée par endroits. Ce qui était mortel alors ne l’est peut-être plus. Mais peut-être que c’est encore suffisant pour étourdir» .
Je levai les yeux du carnet un moment.
En août 2017, Birling Gap avait été évacué pour un brouillard dont personne n’avait identifié la source. Deux cent trente-trois personnes hospitalisées à Eastbourne. Le rapport du Defra n’avait rien conclu.
Birling Gap. L’endroit même où six agents trempés avaient remonté Emmy Englehart à bout de bras, par un sentier glissant, sous le Nordet. L’endroit même qu’Alistair Reed avait cartographié en 1963.
Je refermai le carnet.
Suffisant pour étourdir. Je pensai à Emmy Englehart et à ses cent soixante-deux mètres.
Je restai immobile un moment. La lumière baissait dehors, grise, sans transition. La pluie avait recommencé, fine, obstinée, la même qu’au premier jour.
Le point le plus actif se trouvait à moins d’un mètre de l’endroit où Emmy Englehart avait basculé dans le vide.
Quelqu’un avait lu cette page avant moi. Quelqu’un qui connaissait ce bâtiment et avait accès au carnet.
Thomas Reed, d’abord. Le carnet était celui de son grand-père. Les Veilleurs, son terrain. Et onze ans passés aux côtés d’Emmy donnaient des raisons que je ne connais pas encore.
Prudence Englehart, ensuite. Le domaine, l’expertise, la jalousie.
L’un des deux s’était cru en sécurité. Je ne savais pas encore lequel.
Je boutonnai mon manteau. Glissai la main dans ma poche droite.
Le bracelet était là, lourd, tiède de ma chaleur. Hargrove ne me l’avait jamais réclamé.
Je l’avais gardé.
Je le laissai dans ma poche et sortis dans la pluie.






