Feuilleton / Le mystère Emmy Englehart - 6
One more death at Beachy Head, une enquête de Dejanire Leeky
Épisode 6 - Le deuxième café
Pour commencer au début
Hargrove me tendit le formulaire à travers le guichet, sans se lever. Le cigare éteint avait migré dans la poche de poitrine. Signe de bonne humeur relative, ou d’économie.
— Suicide. Verdict du coroner rendu ce matin. Vous pouvez rentrer chez vous, madame Leeky.
Il dit chez vous avec le soulagement discret d’un homme qui récupère son territoire.
Je signai. Il récupéra le formulaire sans le regarder.
— Il y avait un témoin, dis-je en remettant le stylo.
Il leva les yeux pour la première fois.
— Un promeneur. Signal vague. Deux silhouettes sur les falaises en fin d’après-midi. C’est dans votre dossier… Les gens voient des choses. Le vent, la lumière...
— Oui, bien sûr.
Je boutonnai mon manteau. Il déplaça le cigare dans sa poche vers l’autre côté, geste machinal, presque nerveux.
— Bonne route, madame Leeky.
Je fis mes bagages en une demi-heure. Puis je les défis. Je redescendis régler une semaine supplémentaire. La logeuse compta les billets sans commentaire.
Le château était là, massif, indifférent, gardien de rien en particulier. Je m’étais promis de le visiter. L’enquête fermée était une bonne occasion.
J’achetai mon billet au guichet sans réfléchir.
La barbacane s’ouvrait sur une salle basse aux murs épais, pierre et silex taillé, l’air chargé de cette humidité froide particulière aux endroits qui n’ont jamais vraiment séché depuis le onzième siècle. Des panneaux expliquaient Guillaume de Warenne, la Bataille de Lewes, Simon de Montfort. Je les lus à moitié. Sur des tréteaux le long du mur, des costumes attendaient les amateurs. Cottes de mailles en plastique argenté, heaumes bossués, épées de bois verni. Une petite fille d’environ six ans se débattait avec un heaume beaucoup trop grand pour elle, aidée par un père qui riait. Elle finit par disparaître dedans complètement. Sa voix continua de s’élever, étouffée, indignée, quelque part sous le métal.
Je montai.
L’escalier en colimaçon était raide, les marches usées au centre par neuf siècles de semelles. Je comptai sans le vouloir. La pierre suintait par endroits, luisante, froide sous la main. À mi-hauteur une meurtrière découpait un rectangle de ciel blanc. Je m’y arrêtai une seconde. L’air du dehors sentait la pluie et l’herbe mouillée.
En haut, le vent me prit d’un coup.
Lewes s’étalait en contrebas, toits d’ardoise et de tuile rouge, clochers, jardins enclos, la High Street qui descendait vers la rivière invisible depuis ici. Plus loin, les South Downs arrondissaient l’horizon, longues courbes vertes sous un ciel qui hésitait encore entre gris et blanc. À l’est, la vallée de l’Ouse s’ouvrait vers la mer. Par temps clair on devait voir jusqu’à Beachy Head.
Je ne cherchai pas à voir Beachy Head.
Un couple photographiait la vue en se tenant par la taille. Deux garçons d’une dizaine d’années se disputaient une épée de bois en haut des remparts pendant que leur mère regardait ailleurs avec l’air de quelqu’un qui a renoncé à quelque chose de précis. Je m’appuyai contre le parapet. La pierre était froide à travers le manteau.
En bas, dans le jardin sous l’arche de la tour ouest, des rosiers taillés courts attendaient le printemps. Quelqu’un avait pensé à planter des rosiers au pied d’un château normand. Je trouvai ça légèrement absurde et légèrement touchant.
Je restai là un moment, les mains dans les poches, les yeux sur la ville.
L’enquête était fermée. Hargrove avait son formulaire. Mes employeurs avaient leur rapport. Suicide. Dossier classé. Tout le monde pouvait passer à autre chose.
Je redescendis les cent vingt-cinq marches.
Dans la salle du bas, la petite fille avait finalement réussi à maintenir le heaume en place en le coinçant avec les deux mains. Elle pointait une épée de bois dans ma direction avec une concentration absolue.
— Tu es prisonnière, dit-elle.
— D’accord, dis-je.
Elle parut satisfaite. Son père me lança un regard d’excuse. Je sortis dans la rue.
Cent vingt-cinq marches dans les jambes. Je longeai la High Street sans but précis, les mains dans le dos.
Une porte s’ouvrit sur ma gauche. Thomas Reed sortit d’une librairie d’occasion avec un livre sous le bras. Il me vit. S’arrêta.
— Madame Leeky.
— Monsieur Reed.
Un silence bref. Ni hostile ni chaleureux.
— Vous visitez le château ?
— J’en sors.
— Il y a un café correct à l’intérieur. Vous avez un moment?
Il commanda sans regarder la carte. Un homme qui connaît l’endroit. Nous nous assîmes près de la fenêtre qui donnait sur la motte. Les murs de silex luisaient sous un ciel bas.
Les politesses vinrent d’abord, comme toujours. La géologie du littoral, les falaises qui s’érodent de trente centimètres par an en moyenne, son grand-père qui avait passé vingt ans à documenter ce recul. Il parlait bien quand il parlait de travail. Une sobriété presque fière. La même que sur le seuil quelques jours plus tôt.
Je l’écoutai sans l’aider.
Il posa sa tasse. La reprit. La reposa.
— L’enquête avance ?
— Elle est fermée. Verdict du coroner ce matin. Suicide.
Il ne dit rien. Ses yeux allèrent à la fenêtre, aux murs de silex, nulle part précisément. Quelque chose se contracta brièvement autour de sa mâchoire.
— Non, dit-il enfin.
Pas une protestation. Une constatation, sèche, définitive, le genre qu’on dit quand on a retourné une chose dans tous les sens depuis trop longtemps pour accepter qu’elle soit rangée dans le mauvais tiroir.
— Elle ne venait jamais seule à Beachy Head, reprit-il. Je vous l’ai dit sur la falaise. Ce n’est pas une façon de parler. C’est un fait. Onze ans. Jamais seule. Et elle n’était absolument pas suicidaire.
Je commandai un deuxième café.
— Quelqu’un l’avait rejointe, dis-je.
Il leva les yeux.
— Vous le savez.
— J’ai des doutes. C’est différent.
Il hocha la tête lentement. Accepta la distinction sans la discuter. Ce détail me plut.
— Je passais dans le couloir. J’ai entendu votre voix, puis son nom à elle. Emmy. Je me suis arrêté.
Il dit ça avec une gêne tranquille, pas d’excuse, pas de justification non plus. Un homme qui reconnaît ce qu’il a fait sans le dramatiser.
— Prudence a dit que le bracelet appartenait au patrimoine. Que sa sœur ne comprenait pas ce qu’elle portait.
— C’est exact.
Il garda les yeux sur sa tasse un moment.
— Emmy portait le bracelet un soir, il y a quelques semaines. Un repas de famille. Elle n’aurait pas dû, selon tout le monde. Selon moi le premier.
Il s’arrêta.
— Elle avait vu le dessin dans le carnet de mon grand-père. Elle savait d’où il venait. Mais pour elle c’était un beau bracelet qu’on lui avait donné et qu’elle n’avait jamais vraiment le droit de porter. Ce soir-là, elle en a eu assez. Elle l’a mis.
Un silence.
— Prudence l’a vu ce soir-là, elle a reconnu l’objet de valeur archéologique. Après ça tout est allé très vite.
Il releva les yeux sur moi, puis les baissa.
— J’aurais pas dû le lui donner. C’est moi qui le lui ai offert. Après ça Prudence n’a plus lâché Emmy. Elle en a fait sa vie ces dernières semaines.
Il s’arrêta.
— Emmy me disait que ça allait. Que ce n’était pas grave. Je l’ai crue. Il reprit sa tasse. Elle était vide.
Je ne dis rien. Il n’y avait rien à dire. Je laissai passer quelques secondes.
— Le A des lettres. Dans l’appartement d’Emmy. Ce n’était pas Alistair.
Son regard revint sur moi. Quelque chose changea dans ses yeux, pas de la surprise exactement, plutôt le soulagement douloureux d’un homme qui attendait cette phrase sans savoir si elle viendrait jamais.
— Non, dit-il. C’était Alan.
Il posa les deux mains à plat sur la table. Geste d’un homme qui décide de poser quelque chose de lourd.
— Alan Marsh. Il est mort il y a onze ans. Ils n’étaient mariés que depuis quelques mois, lui et Emmy. Je l’ai connu. Pas bien, mais je l’ai connu. On se croisait parfois, autour des falaises, des travaux de mon grand-père. On ne savait pas.
Je le regardai. Quelque chose dans la mâchoire. Dans la ligne du visage.
Une photo dans l’appartement d’Emmy, un homme plus jeune avec la même ossature, le même pli autour de la bouche.
— Que vous étiez de la même famille.
— C’est à sa mort que j’ai trouvé les papiers. Une lettre d’Alistair à la mère d’Alan.
Il prit un moment.
— Mon père a eu un autre fils, quelques années après ma naissance. Il ne l’a jamais reconnu.
Ses yeux restèrent sur la table.
— Alistair s’en est occupé.
Il passa lentement le pouce sur le bord de sa tasse.
— Alan savait. Il n’a jamais rien dit.
Je le regardai.
— Et vous.
Il releva à peine les yeux.
— J’ai compris trop tard. On se ressemblait.
— Vous ne lui avez jamais dit. À Emmy.
Ce n’était pas une question. Il le sut.
— Comment lui dire.
Il n’attendit pas de réponse.
Je finis mon café. Lui aussi. Dehors, un groupe de touristes s’engageait vers l’entrée du château, parapluies ouverts, appareil photo au cou, indifférents aux murs de silex et à ce qu’ils avaient retenu depuis des siècles.
— La page arrachée du carnet, dis-je en me levant.
Il leva les yeux.
— Je sais.
— Vous savez qui l’a prise ?
Il hésita une seconde de trop.
— Non.
Je remis mon manteau. Il resta assis, les mains toujours à plat sur la table, les yeux sur sa tasse vide.
— Merci pour le café, monsieur Reed.
Je sortis sans me retourner. Derrière moi, j’entendis sa chaise racler légèrement le sol. Il ne se leva pas tout de suite. Un homme qui n’a nulle part où aller et qui reste assis encore un moment parce que c’est tout ce qu’il peut faire.
Je sortis dans la rue. Prudence Englehart venait en sens inverse, à trois mètres. Elle me vit. Quelque chose traversa son visage, trop bref pour être nommé. Elle continua sans ralentir.
La pluie avait forcé. Je rentrai à pied, le col relevé.






