Feuilleton / Le mystère Emmy Englehart - 1
One more death at Beachy Head, une enquête de Dejanire Leeky
À Beachy Head, certaines morts ne se referment pas.
Elles laissent des traces, dans la craie, dans les corps, dans les récits.
Le mystère d’Emmy Englehart commence ici.
Épisode 1 : La Tache Rouge
De la craie à perte de vue. Un rêve d’institutrice figé en cauchemar. De bas en haut, oui, très haut. Cent soixante-deux mètres de craie au-dessus du niveau de l’ardoise liquide, visible au loin, à gauche, à droite, partout à en perdre le nord. Blanc ivoirin crevant les yeux sur fond de gazon dru, terrain de golf rêvé, dix-huit trous et plus, gracieuseté de la pluie et des lapins voraces. Au loin, taches vives de myosotis et de boutons-d’or, signaux lumineux d’une nature indifférente au climat du jour, à l’air du temps, aux drames humains qui se nouent.
Une odeur sulfureuse remonte des escarpements, mêlée à l’ozone, étourdissante, presque grisante. Elle annonce ce qui se trame au-dessus de nos têtes comme sous nos pas. Une rumeur l’accompagne, d’abord clapotis irréguliers, puis fracassements soudains. Le va-et-vient de l’océan, très loin en bas, étire sa gamme d’indigos et de cobalts, infini frangé d’écume mousseuse sur une plage délaissée.
Devant, une côte cendreuse s’ébauche dans le jour déclinant. L’Hexagone se devine au-delà du Pas-de-Calais. Un vent impitoyable gèle oreilles, nez, os. Le Nordet souffle sans relâche, sans jamais faiblir, noyant supplications et invocations des âmes tourmentées attirées ici par leur lugubre souhait. Pas de répit sous ce ciel gris. Les nuages, fines toiles d’araignée, crachent une bruine avare, trop faible pour laver quoi que ce soit, trop insistante pour être ignorée.
Une femme toute de rouge vêtue. Trop près du bord. Le vent la prend de côté, brutal, sans relâche. L’herbe rase plie autour d’elle. Un mouvement derrière elle froisse l’air. Elle ne se retourne pas.
La craie crisse sous son talon.
Un pas mal assuré. Un souffle plus court. L’air semble plus dense, plus lourd.
Elle tente de se redresser, peut-être pour s’éloigner, peut-être pour affirmer quelque chose qu’on ne lui laisse pas finir.
Puis le vide.
Cent soixante-deux mètres plus bas, elle rejoint la plage. Visage grimaçant. Coquelicot porté par le vent. Grenat écrasé sur la grève pâle. Personne ne comprend. La mer continue son travail indifférent.
Les autorités du Sussex m’ont appelée. Moi, Déjanire Leeky. On m’appelle quand une mort refuse de se laisser classer. Les suicides trop propres m’ennuient. Ils sentent le dossier refermé trop vite.
Miss Emmy Englehart n’était pas une suicidaire. Rien, absolument rien, ne laissait présager une fin au pied de Beachy Head. Pas de dettes visibles, pas de lettre, pas de désordre sentimental spectaculaire. La famille conteste la version officielle et évoque un meurtre. Les familles exagèrent parfois. Elles confondent douleur et certitude. Mais ici, l’insistance n’avait rien d’hystérique. Elle était nette.
Je ne crois ni aux falaises fatales ni aux femmes inexplicablement désespérées. Je crois aux circonstances. Aux silences. Aux angles morts.
Quelqu’un lui en voulait-il ? Portait-elle un secret que seul le néant pouvait conserver intact ? On m’a parlé du vent, de la robe rouge, de la hauteur. Des choses visibles, commodes, presque rassurantes. Les falaises offrent toujours une explication facile à ceux qui n’ont pas envie de chercher plus loin. On ne m’a rien dit de ce qui précède une chute.
Avant de raccrocher, on a ajouté une précision d’un ton neutre, comme un détail administratif:
Le corps est encore sur la plage.
La falaise, elle, n’a pas encore parlé.




Wow! Tu m’agathachristises!
Wow! Quelle puissance dans la description des lieux! J'adore ta plume! Vivement la suite!🙂