Feuilleton / Le mystère Emmy Englehart - 5
One more death at Beachy Head, une enquête de Dejanire Leeky
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Épisode 5 - Dans l’ombre du château
Je posai mon manteau. M’immobilisai. L’air de la pièce avait changé. Quelque chose de poudré, de tenace, s’accrochait encore aux rideaux. Knowing. Je venais de la quitter moins de deux heures plus tôt aux Veilleurs de la Craie. Elle avait fait vite.
Le tiroir du bureau était ouvert. Pas beaucoup, deux centimètres, peut-être trois. Suffisamment pour que ce soit impossible à ignorer. Je ne l’avais pas laissé comme ça. Elle était venue chercher le bracelet. Elle était repartie sans. Ce détail m’amusa brièvement; j’avais passé la soirée sur une falaise pendant qu’elle fouillait mes tiroirs. Nous avions toutes les deux perdu notre temps, mais de façon très différente.
Je le sortis de ma poche et le posai sur le bureau. La lampe de chevet projetait une lumière jaune et oblique sur les meubles anciens, le bois sombre du secrétaire, le cuir craquelé du fauteuil, le miroir au cadre doré qui renvoyait tout en plus petit, en plus loin. Le bracelet captura cette lumière un instant, la laissa aller, comme s’il ne savait trop qu’en faire. J’éteignis.
Le lendemain matin, j’ouvris les archives en ligne du National Trust. Le nom de Prudence Englehart apparaissait dans trois documents liés au patrimoine archéologique du Sussex. Conservatrice principale, responsable du dossier des falaises de Beachy Head. Son domaine : l’archéologie funéraire romano-britannique dans le sud de l’Angleterre. Tout s’éclaire.
J’appelai le National Trust. On me confirma qu’elle était à son bureau. Je raccrochai sans laisser de message. On ne prépare pas une rencontre avec Prudence Englehart au téléphone. On se présente.
Lewes était gris et froid sous un ciel bas. Le château se dressait au bout de High Street, massif, accroupi sur sa motte, gardien séculaire de la côte. Ses murs de silex taillé, noircis par des siècles de suie et de pluie, luisaient sous la bruine. L’odeur montait du fossé envahi d’orties : terre remuée, pierre poreuse, et ce relent métallique qui colle à la gorge, semblable à l’odeur du bracelet. Au sommet des remparts, des corneilles tournaient, leurs cris rauques étouffés par le Nordet qui s’infiltrait partout, même ici, à dix lieues de la mer.
Les ruelles du centre-ville sentaient la pierre mouillée et le papier ancien des librairies d’occasion. Je garai la voiture près du château et remontai High Street à pied, le col relevé contre le vent. Les pavés inégaux brillaient, glissants, bordés de maisons à pans de bois qui semblaient pencher les unes vers les autres, comme pour murmurer des secrets qu’elles gardaient depuis la Guerre des Barons. Une cloche sonna quelque part, grave, désaccordée, couvrant à peine le murmure du vent dans la ruelle.
Il poussa la porte au moment où je l’atteignais. Nous nous arrêtâmes tous les deux dans l’encadrement, à un mètre l’un de l’autre.
— Madame Leeky.
La surprise était réelle. Il tenait la porte ouverte, dans un réflexe poli d’homme bien élevé, même quand il n’a pas dormi depuis trois jours.
— Monsieur Reed.
Je notai les yeux cernés, la mallette usée, le manteau froissé.
— Je ne savais pas que vous étiez ici.
— Géologie du littoral. Les falaises, principalement. C’était le terrain de mon grand-père.
Il y avait dans sa voix une sobriété presque fière. Sur le seuil, en plein jour, il avait l’allure de quelqu’un de tout à fait ordinaire. Rien à voir avec la veille.
— Que nous vaut votre visite ?
— Je viens voir Prudence Englehart.
Quelque chose traversa son visage. Trop bref pour être nommé, mais je le notai.
— Son bureau est au fond, à droite.
Je m’engageai dans le couloir. Derrière moi, j’entendis ses pas prendre la direction opposée. Puis s’arrêter. Je continuai sans me retourner.
Je frappai.
Un silence.
— Entrez.
Son bureau parlait avant elle. Étagères chargées de publications épaisses aux reliures ornées de dorures, photos encadrées de Prudence posant avec des dignitaires et des ministres, maquette de site archéologique sous cloche, cartes anciennes du Sussex côte à côte. Sur son bureau, un sous-main en cuir bordeaux, trois dossiers ouverts avec une désinvolture trop calculée. Le genre de bureau qui dit : regardez ce que j’ai accompli.
Prudence Englehart leva les yeux sans se lever. La pluie battait la fenêtre derrière elle.
Silence.
— Madame Leeky.
Elle me fixa. Longuement.
— Le travail aide, dans ces moments.
Elle n’attendait pas de réponse. C’était une entrée en matière, pas une confidence.
Je la laissai s’installer. Elle ouvrit un dossier, le referma. Le genre de geste qui dit : je suis occupée, mais je vous accorde du temps.
— L’enquête avance ? dit-elle enfin.
— Elle avance.
Un silence. Elle attendait plus. Elle n’eut rien de plus.
— Le bracelet trouvé sur les falaises. Vous le connaissiez.
— Je connais tous les objets archéologiques significatifs du Sussex, madame Leeky. C’est mon métier.
— Celui-ci en particulier.
Elle inclina légèrement la tête. Le geste d’une femme qui accepte un compliment qu’elle juge mérité.
— Un torque de cuivre, probablement du deuxième siècle. Origine romano-britannique. Des objets de ce type ont été retrouvés sur plusieurs sites du Sussex oriental. Mais celui-là…
Elle s’arrêta. Sourire bref.
— Celui-là est exceptionnel. Le type de pièce qu’on voit une fois dans une carrière. Peut-être moins.
— Et vous l’avez vu au bras de votre sœur.
Le sourire disparut. Une contraction brève autour des yeux.
— Ma sœur ne comprenait pas ce qu’elle portait. Ce genre d’objet appartient au patrimoine. Pas à une particulière.
— Même si on le lui avait donné ?
— On ne donne pas ce qu’on n’a pas le droit de posséder.
Voilà. Une phrase apprise, celle-là aussi. Elle avait tout préparé, les réponses, les silences, les sourires. Je me demandai si elle avait aussi préparé l’entrée par effraction.
— Et Alistair Reed ? Vous connaissiez ses travaux.
Elle se redressa légèrement.
— Alistair Reed était un géologue sérieux. Ses relevés sur les émanations gazeuses des falaises ont été repris par plusieurs équipes après sa mort. Ses travaux sur l’exhumation de la Dame sont moins orthodoxes. Il avait des théories.
— Sur le bracelet.
— Sur beaucoup de choses. Reed avait cette tendance commune aux hommes de sa génération : confondre la rigueur scientifique et l’obsession personnelle. Il a trouvé un objet exceptionnel et a décidé qu’il lui appartenait.
— Son petit-fils travaille ici.
— Thomas Reed est un géologue compétent. Ce qui se passe dans sa vie privée ne me concerne pas.
Elle dit cela avec la fluidité de quelqu’un qui a répété la phrase. Trop de fluidité. Thomas Reed avait passé onze ans à fréquenter sa sœur. Prudence le savait. Et elle parlait de lui comme d’un collègue quelconque.
— Et la mort de votre sœur ?
Le silence dura deux secondes de trop.
— C’est une tragédie. Ma sœur était une femme fragile. Impressionnable.
— Veuve depuis plus de dix ans. Professeure depuis quinze. Elle gérait seule et, semble t’il, très bien.
Prudence posa les mains à plat sur le sous-main. Geste de patience, ou de contrôle.
— On peut gérer sa vie et rester fragile, madame Leeky.
— On peut aussi projeter la fragilité sur ceux qui nous dérangent.
Un silence. La pluie avait cessé aussi brusquement qu’elle avait commencé. Le mur du château dehors était sombre et mouillé, presque noir.
Elle posa les yeux sur mon manteau, puis sur mes mains, puis sur mon visage. Ses yeux cherchaient le bracelet, une bosse dans une poche, un poids dans une main. Je les laissai chercher. Ils ne trouvèrent rien.
— Y a-t-il autre chose, madame Leeky ?
— Pour l’instant, non.
Je me levai. Sortis le bracelet de ma poche. Le tins devant elle, à hauteur des yeux, sans un mot.
Ses yeux allèrent à l’objet avant qu’elle puisse les en empêcher, et pendant une seconde, tout ce qu’elle avait soigneusement préparé disparut de son visage, remplacés par la convoitise d’abord, nette, presque nue, puis par la frustration.
Je le remis dans ma poche.
— Le bracelet sera remis aux autorités compétentes. En temps voulu.
Je posai la main sur la poignée.
Derrière la porte, un pas précipité s’éloigna dans le couloir.








En tous cas, moi j'adorerais voir un making of d'une manière de travailler différente 😉
Autant sur les épisodes d'avant, j'étais passé du poétique à Leeky - la matérialiste - dans ce que je croyais être un whodunit classique, là, on entre clairement dans le registre du roman noir.
Écriture parfois télégraphique, champ lexical chargé de menace (parler de la pluie durant le dialogue et des murs sombres et mouillés du château) et une idée brillante pour maintenir cette menace ("Le bracelet captura cette lumière un instant, la laissa aller, comme s’il ne savait trop qu’en faire") suggérant un objet qui étincelle de mille feux malgré lui. Ça "contamine" l'objet de mystère comme un "faucon maltais".
La focale interne totale nous permet de voir l'esprit de Leeky alors qu'avant j'étais en léger décalage.
C'est passionnant.