Feuilleton / Le mystère Emmy Englehart - 4
One more death at Beachy Head, une enquête de Dejanire Leeky
À Beachy Head, certaines morts ne se referment pas.
Elles laissent des traces, dans la craie, dans les corps, dans les récits.
Le mystère d’Emmy Englehart commence ici.
Épisode 4 - Une voix dans la nuit
Je reconnus le parfum avant de voir la personne. Knowing, d’Estée Lauder, poudré, tenace, le genre qui colonise une pièce et refuse d’en partir. Le même que dans le grand salon de Meads, trois jours plus tôt quand Prudence Englehart m’avait reçue avec cette courtoisie rigide qui ressemble à de la politesse sans en être.
Elle descendit l’escalier comme si le bâtiment lui appartenait. Grande, charpentée, le manteau ouvert sur un tailleur gris. La broche dorée au revers, les armoiries du National Trust. Quarante ans passés, les cheveux soigneusement mis en plis, le menton légèrement levé. Elle me vit. Ne marqua aucune surprise ni aucune gêne non plus, ce qui était plus révélateur.
— Madame Leeky. Je ne m’attendais pas à vous trouver ici.
Elle dit cela comme on dit le contraire.
Je gardai les mains dans le dos. Mon regard fit le tour de la pièce, le bureau, les étagères, la poussière uniforme le long des plinthes. La boue fraîche près de l’escalier luisait encore. Elle était montée. Elle avait cherché quelque chose.
— Le dossier du legs vous intéressait.
Toujours pas une question. Elle le sut. Quelque chose passa sur son visage, une expression trop brève pour être nommé, trop nette pour être ignorée. Elle reprit son expression habituelle, ce masque de fermeté institutionnelle qu’elle devait porter depuis si longtemps qu’elle n’en sentait plus le poids.
— Les affaires de ma sœur concernent la famille. Ce legs me semble précipité. Et peu éclairé.
Ma sœur. Jamais Emmy. Jamais le prénom. Comme si le prononcer lui eût coûté quelque chose qu’elle refusait de dépenser depuis trop longtemps.
— Vous connaissiez les Veilleurs de la Craie ?
— Ma sœur s’intéressait à beaucoup de choses. Certaines plus sérieuses que d’autres.
Elle laissa flotter la condescendance sans se donner la peine de la justifier. Je ne l’aidai pas.
— Et le bracelet ?
Cette fois, la pause fut plus longue.
— Un objet archéologique de cette valeur n’a rien à faire au poignet d’une particulière. Ma sœur ne comprenait pas ce qu’elle portait. Ce qu’on lui avait remis sans lui en expliquer le prix.
Archéologique. Le mot resta dans l’air. Je pensai au bracelet dans ma poche, à son poids inhabituel, à la gravure intérieure.
J’observai Prudence Englehart. Quelques vingt années de rigueur, une carrière construite dans des institutions qui récompensent la patience et la discrétion. Et en face d’elle, pendant tout ce temps, une cadette rêveuse, collectionneuse de coquillages, à qui un homme avait offert un bracelet qui n’avait rien d’ordinaire. La jalousie de Prudence Englehart n’était pas vulgaire. Elle était ancienne. Méticuleusement entretenue.
— Le dossier n’est plus là, de toute façon.
Elle me regarda. Longtemps. Puis elle boutonna le dernier bouton de son manteau avec un geste définitif, presque cérémoniel.
— Bonsoir, madame Leeky.
Elle repartit vers l’escalier. La porte du bâtiment se ferma sans un claquement, seulement tirée avec soin.
Je restai immobile dans le couloir. La boue fraîche près de l’escalier. Le bureau laissé ouvert tout à l’heure. Le vieux carnet. Je refis le tour de la pièce une dernière fois. Rien d’autre à noter.
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