Y’a pu de beurre de peanut - Épisode 2
Tout beau, tout propre
Pour lire le début de l’histoire:
— Lionel, c’est pas drôle, là !
Sa voix retomba dans la rue sans écho. Ou presque, parce qu’il y eut quelque chose, une fraction de seconde plus tard, qui revint du fond du parc. Pas un écho ordinaire. Un écho avec un timbre plus grave, un bout de phrase de trop, comme si quelqu’un, là-bas entre les arbres, avait attendu qu’elle finisse pour répéter à voix basse.
— … j’arrive, m’man…
Les poils de ses bras se dressèrent.
Elle resta une seconde sur le pas de la porte, les gougounes sur le béton tiède, les yeux fixés sur l’entrée sombre du parc au bout de la rue. Les arbres se serraient là comme une foule lui tournant le dos. L’odeur de beurre d’arachide rôti lui montait encore aux narines, portée par un vent qui ne venait pas de la bonne direction.
Elle fit un pas vers le trottoir. Puis elle s’arrêta.
Plus tard, en y repensant, elle ne saurait pas expliquer pourquoi. Pas la peur, ou pas seulement ça. Plutôt une certitude sourde, installée quelque part sous le sternum… l’idée diffuse que si elle traversait cette rue, si elle entrait sous ces arbres, si elle voyait ce qu’il y avait à voir, elle ne pourrait plus faire semblant de ne pas l’avoir vu. Et que Lionel, lui, en aurait bien besoin, qu’elle fasse semblant.
Elle rentra. Elle referma la porte moustiquaire. Puis la porte d’en avant. Elle resta debout dans le corridor une bonne minute, la main à plat sur le bois, à écouter la maison respirer autour d’elle.
⁂
Il rentra à six heures moins le quart.
La porte moustiquaire claqua comme d’habitude. Les espadrilles furent abandonnées sur le tapis comme d’habitude. Lionel traversa le corridor, s’arrêta dans le cadre de porte de la cuisine, les joues rouges, les genoux sales, l’air de celui qui a joué dehors trop longtemps et qui le sait.
— J’suis là, m’man.
La mère, dos tourné devant le poêle, ne se retourna pas tout de suite. Elle finit de brasser sa sauce, posa sa cuillère, s’essuya les mains sur son tablier.
— Ben oui, t’es là. Comme si j’avais pas crié ton nom vingt fois. Va te laver les mains, le souper est prêt.
Lionel s’exécuta sans rechigner et ça, c’était étrange.
⁂
Il mangea bien. Proprement, même, ce qui en soi aurait dû mettre la puce à l’oreille de n’importe quelle mère de garçon de six ans. Il finit ses légumes. Il ne renversa pas son verre. Il ne fit pas parler ses ustensiles entre eux à mi-voix comme il en avait l’habitude, ce petit théâtre de fourchettes et de couteaux qui durait tout le repas et rendait son frère fou.
L’adolescent, lui, ne remarqua rien. Il avait les yeux sur son téléphone, un écouteur dans l’oreille gauche, et il répondait par monosyllabes aux questions qu’on ne lui posait pas.
La mère observait Lionel à la dérobée, entre deux bouchées. Ses joues rebondies. Ses petites mains qui tenaient la fourchette comme on lui avait montré. Ses yeux baissés sur son assiette, tranquilles, presque polis. Rien d’anormal, à proprement parler. Rien qu’elle aurait pu nommer. Juste cette impression que quelque chose à l’intérieur de son fils avait changé de position. Comme un meuble qu’on aurait déplacé de trois centimètres, la pièce est pareille, mais on se cogne quand même dans le noir.
— T’as-tu encore faim? Y’a du beurre de peanut.
Elle ne sut pas pourquoi elle avait dit ça.
Lionel leva les yeux. Il la regarda une seconde, une seconde de trop, avec ce petit sourire en coin qui n’était pas tout à fait le sien, ou qui l’était peut-être trop.
— Non merci. Chu correct.
Il reposa les yeux sur son assiette. La mère ne dit plus rien.
⁂
— Viens, dit-elle en repoussant sa chaise. On va aller te décrotter.
Lionel la suivit sans rechigner.
Elle fit couler l’eau, un peu trop chaude comme il aimait, savon à la fraise posé sur le bord de la baignoire. Lionel entra dans l’eau sans tester la température. Sans le rituel habituel du gros orteil d’abord, puis du pied, puis de la grimace catastrophée. Il s’assit, les mains sur les genoux, et attendit.
Elle prit la débarbouillette. Commença par le cou. C’est là qu’elle sentit quelque chose. Ce n’était pas une égratignure, pas un bouton non plus. Plutôt quelque chose d’insaisissable sous ses doigts, comme si la peau s’était légèrement resserrée sur elle-même, refermée. Elle passa la débarbouillette une deuxième fois au même endroit.
— Ça chatouille, dit Lionel, sans se tortiller.
C’était une information plutôt qu’une exclamation.
Elle continua. Les bras, le dos, le ventre. Elle rinça. Elle rapprocha son nez de son cou, humât, geste instinctif de bête reconnaissant sa portée. L’odeur de savon à la fraise était là, dessus. Mais en dessous, quelque chose persistait. Froid. Immobile. L’odeur des endroits que le soleil n’atteint pas.
Elle finit par les pieds, les semelles noires de parc, les ongles bordés de terre. Elle frotta sans rien dire. Elle l’enroula dans la serviette et lui dit « voilà, mon beau tout propre » comme elle disait toujours.
Il sourit. C’était le bon sourire. Les bonnes fossettes. Les bons yeux. C’était son Lionel. Elle décida que c’était son Lionel.
⁂
Elle le borda à huit heures et demie. Il se laissa faire sans protester, sans demander « encore cinq minutes », sans réclamer de verre d’eau ni de lumière du corridor laissée allumée.
— Bonne nuit, mon pit.
— Bonne nuit.
Elle se pencha. Sa main remonta les couvertures, effleura sa joue. Elle se redressa. D’habitude c’est à ce moment-là qu’elle l’embrassait dans le cou, dans ce creux chaud sous l’oreille qu’elle aurait reconnu les yeux fermés. Ce soir, elle referma la porte.
Elle comprit dans le corridor, la main encore sur la poignée. Elle n’avait pas voulu coller son visage contre sa peau.
Elle fit trois pas. S’arrêta. Rouvrit la porte.
Sur le bord de la fenêtre, de la terre fraîche, noire, humide. Elle l’avait fermée elle-même, une heure plus tôt, juste avant le bain.
Par terre, au pied du lit, le pot de beurre de peanut. Vide. Propre. Léché net.





Oh! La suite… go j’y vais drette là!
J'attends toujours l'écureuil géant. 😅