Y’a pu de beurre de peanut — Épisode 4
Kevin
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Kevin descendit sans allumer. La maison avait repris ses bruits du matin, la cafetière, la télé dans le salon, les pas de sa mère sur le plancher. Mais ce matin-là, ils semblaient venir d’un autre étage, lointain, comme filtrés à travers l’eau. Il descendit quand même, parce que rester en haut dans son lit, les yeux ouverts sur le plafond, c’était pas une option non plus.
Lionel était déjà à table. Pyjama, bol de céréales, jambes qui se balancent sous la chaise, les cheveux encore retroussés d’un côté. Kevin s’arrêta dans le cadre de porte sans entrer et le regarda. Pendant quelques secondes, il crut voir son petit frère respirer un peu trop lentement, comme quelqu’un qui mime.
Mais non, tout est normal. Absolument normal. Il douta presque des événements de la nuit.
— Dépêche-toi, dit sa mère sans se retourner.
Kevin entra. Il alla jusqu’à la table et s’assit en face de Lionel.
— Pourquoi tu t’es levé cette nuit?
Lionel haussa les épaules, la bouche pleine.
— Me suis pas levé.
— T’étais dans la cuisine. J’t’ai vu.
Sa mère soupira.
— Kevin, commence pas.
Lionel avala, reprit sa cuillère.
— Ben non.
Juste ça. Pas de colère, pas de chicane. Juste non, un fait net.
Kevin fixa son petit frère. Lionel mangeait toujours. Les joues rondes, le geste automatique de la cuillère, les yeux sur le bol, l’air de compter les FruitLoops restant.
Lionel leva soudain son regard sur son frère.
Kevin sentit quelque chose se contracter dans sa gorge.
Le visage était le bon visage. Les yeux étaient les bons yeux, iris bruns, paupières normales, rien de révulsé. Mais quelque chose avait bougé derrière, ça ne répondait plus. Kevin chercha comment nommer ça et ne trouva rien.
Et à ce moment-là, son nom se forma en lui.
Pas dans ses oreilles. Pas dans la pièce. Direct, sans passer par aucun chemin. Le mot était déjà là, complet.
Kevin.
Il ne bougea pas. Sa mère plaça une assiette de toasts sur le comptoir. Le grille-pain cliqua. La télé dans le salon disait quelque chose d’une voix trop forte.
Lionel baissa les yeux vers son bol. Ses paupières remuèrent un peu, puis cessèrent.
Kevin attendit que sa mère ait le dos tourné.
— T’as dit mon nom? questionna-il tout bas.
Lionel releva la tête, sourcils froncés, la colère rapide des enfants qu’on accuse à tort.
— Hein quoi? Ben non, je t’ai pas parlé.
— T’as dit mon nom.
— J’ai rien dit! Lâche-moi! Laisse-moi donc tranquille!
La voix monta, juste assez pour qu’elle se brise un peu sur la fin. Sa mère se retourna, déjà impatiente.
— Kevin. Laisse-le manger pis grouille. C’est trop tôt pour tes niaiseries.
Kevin se tut. Il regardait Lionel qui regardait sa mère avec cet air blessé d’enfant injustement accusé, et sa mère qui hochait la tête comme pour dire : laisse faire.
Lionel reprit sa cuillère.
Quelques secondes passèrent.
Un cliquetis dans le plancher sous la table, un bruit mince, fluide, que Kevin ne reconnut pas. Puis plus rien.
Kevin garda les yeux rivés sur son petit frère.
La troisième fois que Lionel leva les yeux, Kevin était prêt.
Il vit le moment où ça arrivait. Quand Lionel releva la tête, ce ne fût pas violent, ce fût juste mal rythmé. Un micro-retard entre le geste et l’intention, le corps semblait avoir bougé avant l’esprit. Le regard resta en place, dirigé vers lui, exactement au bon endroit, mais il ne rencontrait plus rien.
Kevin sentit le froid lui monter dans les avant-bras. Une eau glaciale se répandait sous la peau.
Et son nom, encore.
Kevin.
Formé d’un bloc, exact, sans distance. Le mot était là, posé, sans passer par rien. il ne l’avait pas pensé. Lionel n’avait pas émis un son, n’avait pas même ouvert la bouche.
Sa mère versait du jus d’orange. Le bruit du liquide dans le verre. Le tic-tac de l’horloge.
Lionel regardait Kevin sans le voir.
Cette fois, le prénom sembla venir du plancher.
Ou du ventre.
Kevin ne bougea pas. Il pensa : si je bouge, ça va savoir que j’ai compris. La pensée arriva entière, avec la logique tordue de la nuit, sauf qu’il était sept heures du matin et le soleil entrait par la fenêtre au-dessus de l’évier.
Le tic-tac de l’horloge s’étira. Chaque battement sonnait un peu plus long que le précédent.
Des pas résonnent dans le couloir, trop lourds pour être ceux de sa mère.
Puis Lionel cligna des yeux.
Une fois, deux fois. Il fronça les sourcils en regardant Kevin. Il ne reconnaissait pas l’expression sur le visage de son frère.
— Quoi? dit-il.
Kevin entendit sa propre voix sortir, un peu cassée.
— Rien.
— T’as une face bizarre.
— J’ai mal dormi.
Lionel haussa les épaules et finit ses céréales. Sa mère posa le jus sur la table. La télé riait toute seule dans le salon.
Kevin prit une toast. Il mordit dedans, la reposa. Il avait envie de vomir. Il but son verre de jus.
Il ne dit plus rien.
Une seule pensée occupait son esprit : son nom n’avait pas eu de voix. Il n’avait eu la voix de personne. Il était arrivé à lui sans rien pour l’expliquer.
Et c’était ça le pire. Pire que ce qu’il avait vu cette nuit. On l’avait interpellé sans que rien ni personne ne parle.
Et c’est là, en relevant la tête, qu’il vit que tout avait repris sa place, comme si rien de tout ça n’avait jamais eu lieu.
À suivre….







