Y a pu de beurre de peanut - Épisode 3
Ronde de nuit
Pour commencer au début
Kevin avait soif.
Enfin, pas vraiment. Juste la bouche pâteuse de fin de soirée, trop de chips, trop d’écran. Il avait mis ses pieds par terre sans allumer, parce qu’il connaissait le corridor par cœur, parce qu’il avait treize ans et demi et que les lumières c’était pour les caves.
Il descendit l’escalier en longeant le mur, une main sur la rampe, l’autre sur son téléphone. L’écran éclairait juste assez pour faire briller les deux marches suivantes. La maison respirait comme toujours la nuit, le frigo qui ronronnait, la fournaise qui cliquetait dans le sous-sol, le bruit de dehors assourdi derrière les fenêtres fermées.
La lumière de la hotte était restée allumée au-dessus du poêle, comme sa mère laissait toujours. Un fond jaune pâle sur le comptoir, les tasses à l’envers sur le séchoir, la table débarrassée. Normal.
Il alla au robinet, prit un verre dans l’armoire, fit couler l’eau froide.
C’est là qu’il vit Lionel.
⁂
Le petit était à genoux devant l’armoire du bas, celle des céréales et des trucs en canne, celle que Kevin ouvrait jamais parce qu’il était trop grand pour se pencher. La porte était ouverte. Lionel fouillait dedans à deux mains, méthodique, silencieux, sortant les boîtes une par une et les posant par terre sans les regarder.
Kevin resta avec son verre d’eau à la main.
— Lionel, quessé tu fais là.
Pas de réponse. Les petites mains continuaient de fouiller.
— Hey. TiPit. C’est l’heure de dormir là.
Rien. Une boîte de gruau se retrouva par terre, posée droit. Puis une canne de tomates. Puis un sac de pâtes. Méticuleux. Tranquille.
Kevin posa son verre sur le comptoir. Il fit deux pas vers lui.
— Lionel, quessé tu fais?
Sa voix avait baissé toute seule, sans qu’il le décide.
Lionel ne se retourna pas.
⁂
Kevin fit encore un pas. Le halo jaune de la hotte éclairait le profil de son petit frère, les joues rondes, les cheveux aplatis d’un côté par l’oreiller, le pyjama trop court qui lui découvrait les chevilles et les poignets, la poche-grenouille à moitié décousue qui pendait sur le ventre. Rien d’anormal, à proprement parler. Sauf que Lionel fouillait toujours, les bras enfoncés jusqu’aux coudes dans l’armoire, avec la concentration appliquée de quelqu’un qui cherche quelque chose de précis. Quelque chose qui n’était pas là. Quelque chose qui n’y avait jamais été.
Kevin leva son téléphone. La lumière bleuâtre tomba sur le dos de Lionel, sur sa nuque, sur le bout de ses oreilles.
— Lionel?
Rien. Pas un tressaillement. Pas un ralentissement dans les gestes. Les petites mains continuaient leur travail. Kevin n’existait pas. La cuisine n’existait pas. Rien n’existait en dehors de cette armoire.
C’est là que Kevin vit ses yeux.
Lionel s’était légèrement tourné en fouillant, juste assez pour que le profil devienne trois quarts. Les yeux étaient ouverts. Grands ouverts. Et blancs, révulsés, les iris roulés sous les paupières, un blanc qui prenait toute la place. Il regardait sans regarder, les yeux tournés là où il n’y a aucun reflet.
Kevin ne dit plus rien.
⁂
Il recula d’un pas. Juste un pas en arrière. Celui que le corps décide avant la tête, les talons qui cherchent le sol, les orteils nus sur le prélart froid. Il tenait encore son téléphone, l’écran allumé, inutile dans sa main.
Lionel continuait de fouiller.
Une boîte de soupe se retrouva par terre, posée droit. Puis une autre. Lionel les écartait sans les voir, patient, silencieux, habité par une mission que Kevin ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre.
Kevin atteignit le cadre de porte. Il mit son dos contre le mur du corridor, les yeux encore fixés sur son petit frère accroupi dans la lumière jaune. Il attendit une seconde. Lionel allait se retourner. Il allait dire quelque chose. Être juste un petit qui fait des affaires de petit en pleine nuit, même si ça n’a pas d’allure!
Lionel ne se retourna pas.
Kevin tourna les talons. Il remonta l’escalier aussi vite qu’il pouvait sans courir, parce que courir c’était admettre quelque chose, et il était pas prêt à admettre quelque chose. Les pieds nus sur les marches, le téléphone serré dans sa main, la lueur bleuâtre qui éclairait les trois marches devant lui et rien d’autre.
Il rentra dans sa chambre. Il ferma la porte. Il tourna le verrou, celui qu’il mettait pour empêcher Lionel d’entrer. Cette fois c’était lui qui voulait plus sortir.
Il se coucha tout habillé, les yeux au plafond, les bras raides le long du corps.
Dans la maison, le frigo ronronnait. La fournaise cliquetait. Et en bas, peut-être des boîtes qu’on déplaçait une par une sur le prélart.
Il ne dormit pas. Il pensa à son téléphone, l’écran allumé, inutile dans sa main pendant qu’il regardait Lionel. Il aurait pu prendre une photo. Une photo et quelqu’un l’aurait cru. Une photo et il aurait pu se croire lui-même.
⁂
Le jour arriva quand même.
À sept heures moins vingt, sa mère se leva.
Kevin l’entendit à travers le plancher, les pas lents du matin, le robinet, la cafetière qui grognait. Le café sentait fort, un peu trop. La maison respirait de nouveau. Il entendit la voix de sa mère, détendue, un peu rauque de sommeil :
— Lionel, t’es déjà levé, toi? Viens déjeuner.
Et il entendit la télé s’allumer dans le salon. Les bruits d’une émission de petits, une musique criarde, une voix de personnage qui parlait trop fort, des rires enregistrés.
Puis la voix de Lionel, normale, claire, un peu plaintive :
— M’man, y a-tu des toasts? J’ai faim.
Kevin resta dans son lit. Les yeux ouverts sur le plafond blanc. Sa mère dit quelque chose dans la cuisine, quelque chose de chaleureux, une réponse de mère du matin. Une armoire claqua. Une chaise racla le plancher.
Sa mère l’appelait maintenant au bas de l’escalier :
— Kevin! C’est l’heure! Tu vas être en retard!
Il ne répondit pas.
— Kevin, j’niaise pas à matin, là! Enweille, réveille!
Dans le salon, Lionel riait avec la télé. Un petit rire net, ordinaire, absolument de six ans. Puis le rire s’arrêta. Et dans le silence, sa voix, qui n’était pas tout à fait la sienne :
— Kevin.





J'ai enfin eu le temps de lire. Clairement, j'y étais. Pas de psychologie invasive, sinon par touche élégante. Moi qui ai tendance à couper par peur d'un débordement, je vois que tu maîtrises brillamment la balance entre le non-dit et le dire juste.
La lumière, le linoléum, le "c'est pour les caves"... J'ai physiquement ressenti la scène.
Je commence à remettre en question mon principe fondateur.
J’ai découvert cette histoire ce matin, lorsque tu as partagé ce chapitre. J’ai fait du rattrapage et j’ai adoré.
On veut la suite.
J’aime beaucoup ton style d’écriture.