Voir sans interpréter - 2
Exercice de description
Pour faire l’exercice, on commence ici, avec un abonnement, bien entendu :
Mon travail sur la première photo suggérée est là:
Cette seconde photo de l’exercice de description de A. me semble poser un problème dès le départ. Comment ne pas interpréter l’expression de cette femme ? Comment ne pas lire ce que la photo crie ?
C’est un immense défi…
Je vais d’abord laisser s’exprimer ces émotions qui affleurent quand je regarde l’image.
« Un portrait, qui ne semble pas posé… donc pris sur le vif. Une femme, une mère, aux cheveux foncés, attachés dans le dos, séparés sur le côté… elle est mature sans être âgée. Elle est belle malgré son air inquiet, épuisé, en attente. Sourcils froncés, yeux plissés, rides qui strient le front. Nez droit. Sa bouche aux commissures abaissées raconte une histoire de déception… un bras levé, doigts posés sur la joue, un geste de support sensible. Vivait-elle la vie à laquelle elle rêvait, petite ? C’est une expression qui nous dit que non… que beaucoup de choses ne sont pas allées dans le sens voulu ou rêvé. Elle porte une superposition de vêtements rustres, chemise à carreaux, veste… et un petit endormi dans ses bras alors que deux enfants un peu plus âgés reposent leurs têtes fatiguées sur ses épaules. Elle est le pilier, le poto-mitan, la figure qui rassure et qui tient le monde à bout de bras…».
Je relis. Et je vois exactement ce que A. voulait que je voie, pas la photo elle-même, mais moi devant la photo. J’ai construit une femme, une histoire, une destinée. Je lui ai prêté des rêves d’enfance et des déceptions d’adulte. Je l’ai transformée en symbole. Elle n’a pas eu le droit d’être simplement là, devant moi.
Je reprends, en tentant de m’en tenir à ce que je peux voir, le plus objectivement possible:
« Portrait d’une femme et trois enfants. Elle a des cheveux fonçés, retenus derrière, avec une raie sur le côté. Elle regarde devant, les yeux un peu plissés, le front rayé de rides, bouche aux coins affaissés. Ses vêtements sont rustres, troués, en couches superposées. Assise, bras plié, main au visage, sa joue reposant sur sa paume, sur ses doigts. Un très jeune enfant, enroulé dans un manteau épais, dort, calé contre son sein. Deux enfants plus âgés ont posé leur tête, une brune, l’autre blonde, chacun sur une épaule de la femme, leurs visages tournés vers l’intérieur, indiscernables. Leurs vêtements sont aussi usés, troués. Derrière eux, une toile grossière, pâle et nue ».
C’est le mieux que je puisse faire. Je suis inconfortable avec cette description, je me sens voyeuse, insensible. Comme si la consigne, juste, utile, révélatrice, trouvait ici sa limite. Décrire de la glaise, des briques, un arbre effeuillé dans le brouillard, ça me convient, c’est ouvert, je circule. Mais ce visage… Je me bute sur lui, il occupe tout l’espace, il ferme l’horizon. Et ça me donne envie de creuser, de trouver une issue, de voir au-delà. Réduire ce visage à ses composantes anatomiques, rides, commissures, yeux plissés, me fait une petite violence. Comme si la sécheresse de l’exercice faisait à cette femme ce que la vie lui a peut-être déjà fait, la trahir, l’effacer.
Mais la photo est là. Elle résiste à ma description comme elle a résisté au temps. Ce n’est pas mon texte qui lui rend ou lui retire sa dignité, c’est elle qui s’expose, sans se dérober. Peut-être que ce malaise dit moins quelque chose sur la consigne que sur moi, sur ma difficulté à regarder sans vouloir aussitôt nommer, envelopper, protéger.
Ce que cet exercice me révèle, c’est une impossibilité :
Devant cette femme, je ne sais pas ne pas raconter et je ne peux pas faire semblant de simplement voir.
Entre les deux, il n’y a pas de solution, seulement une tension que je reconnais et que je n’arrive pas encore à tenir.






J’suis vraiment hors sujet… 🤩🥳😜
https://bipedalchrysanthemum.substack.com/p/ce-qui-tient-quand-tout-est-deja?r=75gzed