Voir sans interpréter
Exercice de description
Mon ami A. propose un exercice d’écriture très révélateur de nos manières d’écrire.
Vous le trouverez ici :
On s’y découvre avec nos forces et nos faiblesses… et les miennes sont un peu un mélange des deux. Mes forces participent de mes faiblesses et mes faiblesses servent bien mes forces.
Je vous suggère de lire l’article et d’essayer à votre tour. J’adorerais lire vos descriptions, vos démarches.
J’ai d’abord fait l’exercice sans trop y porter attention. Première photo:
« La terre boueuse, une glaise grasse, travaillée à la main par des enfants, ou de très jeunes hommes vêtus de vetements clairs. Ils font des briques qu’ils laissent sécher au sol. Pieds nus, on les imagine pressés, toujours à la course. Au loin, un homme portant un képi, armé d’un baton, surveille. Des maisons pâles aux toits fonçés apparaissent à flan de montagne. Un brouillard couvre l’arriere plan, rendant la scène inquiétante, mystérieuse ».
Qu’est-ce que je lis ici? Je lis plus qu’une description…et cette description est franchement incomplète… mon ressenti prend plus de place que la réalité devant mes yeux.
J’ai donc essayé d’identifier ces intentions que je prête à l’image, elle qui pourtant ne présente que des fait objectifs.
Voici ma deuxième version, nettoyée, je le croyais, de mon interprétation:
« La terre boueuse, une glaise grasse, travaillée à la main par des enfants, ou de très jeunes hommes vêtus de vêtements clairs. Ils font des briques qu’ils laissent sécher au sol. Pieds nus, on les imagine pressés, toujours à la course. Au loin, sur la crête, une silhouette immobile, vêtement flottant, tête couverte. Des maisons pâles aux toits foncés apparaissent à flanc de montagne. Un brouillard noie l’arrière-plan ».
Bon, encore ici, des éléments interprétatifs s’incrustent. Je remarque à quel point il m’est difficile de rester objective, c’est incroyable !
Je recommence encore, retirant tout le surplus, ce qui n’existe que dans ma tête et pas du tout sur la photo… et je vous épargne les multiples retours et reprises…
Voici donc le résultat final, que j’ai mis un bon moment à obtenir:
« La terre boueuse, une glaise grasse, en mottes, travaillée à la main par des enfants, ou de très jeunes hommes vêtus de vêtements clairs. Pieds nus, ils font des briques qui sèchent au sol. L’un d’eux forme la brique de ses mains, l’autre la transporte au lieu de séchage où plusieurs autres briques sont alignées. Des outils et un sac de toile sont déposés sur le sol. Au loin, une silhouette immobile sur une crête, vêtement flottant, tête couverte, qui regarde, ou pas. Des maisons pâles aux toits foncés, aux fenêtres aveugles, apparaissent à flanc de montagne. Un arbre effeuillé et rabougri s’efface dans le brouillard qui descend ».
C’est le mieux que je puisse faire, le plus loin où je me sens capable d’aller. Je ne crois pas pouvoir faire plus dépouillé d’affect, mais peut être est-ce possible, vous me direz.
Ce que ça dévoile de mon écriture?
On voit que mon regard va de l’avant-plan à l’arrière plan, de bas en haut puis retour vers le centre. Une vision centrifuge, regard de peintre, pas de cinéaste. Je pars du sol, du geste, du détail matériel, et je recule vers l’horizon. Je ne zoom pas sur un détail, je place une scène.
Je travaille par accumulation nominale: «glaise grasse, en mottes», «vêtement flottant, tête couverte», «fenêtres aveugles». J’utilise le substantif plus que le verbe et quand celui-ci arrive il est sobre, fonctionnel : font, transporte, forme, apparaissent.
Je fais place à l’incertitude : « enfants, ou de très jeunes hommes», « qui regarde, ou pas ». Je ne tranche pas, je refuse inconsciemment de fixer ce qui est ambigu, ce qui brouille parfois le propos, mais c’est aussi ma façon d’être honnête envers le réel.
Aussi, mon refus de conclure, moi qui ne sais jamais comment installer le mot FIN correctement, sans qu’il ait l’air plaqué de force, me fait parfois rater la chute, mais c’est aussi ce qui laisse le texte respirer. Après tout, une histoire ne peut réellement finir, parce que la vie, elle, continue, toujours…





c'est amusant la progression dans les versions. j'essaie aussi !