Voir le piège
Lucidité critique et perspectives d'émancipation dans Putain et Pour Britney
Même sans avoir lu Nelly Arcan ou Louise Chennevière, beaucoup de femmes reconnaîtront immédiatement ce dont il est question ici : le sentiment d’être regardées avant d’être reconnues comme sujets. De devoir correspondre à une image pour se sentir exister. De se percevoir à travers un œil extérieur, souvent masculin, parfois collectif, qui juge, mesure et compare.
C’est ce mécanisme que Putain1 de Nelly Arcan et Pour Britney2 de Louise Chennevière mettent en scène avec une lucidité implacable. Deux livres très différents, mais traversés par une même question : que devient une femme lorsqu’elle apprend à se construire sous le regard des autres ?
Deux livres, deux milieux
Nelly Arcan (2001)
Putain est le premier roman de Nelly Arcan. Il prend la forme d’un long monologue : une jeune femme, étudiante en littérature devenue escorte, parle seule depuis une chambre où elle reçoit ses clients. Il n’y a pas vraiment d’intrigue au sens classique. Tout se joue dans la parole.
La narratrice analyse sans relâche son propre corps, son rapport aux hommes, à la beauté, au désir. Elle sait que sa valeur repose presque exclusivement sur sa jeunesse et son apparence. Elle sait aussi que cette valeur est temporaire, fragile, vouée à disparaître. Elle se fait blonde pour accrocher la lumière, remarque sa poitrine qui déjà s’affaisse, accepte des pratiques refusées par d’autres pour être la meilleure.
Ce qui frappe, c’est sa lucidité. Elle comprend le système dans lequel elle est prise, le voit dans toute sa violence, le juge. Mais cette compréhension ne la libère pas. Au contraire, elle l’enferme davantage.
Louise Chennevière (2024)
Pour Britney est un texte hybride et fragmenté, qui mêle la voix d’une narratrice contemporaine à la figure de Britney Spears. Le livre ne raconte pas la vie de la chanteuse de manière linéaire. Il s’intéresse plutôt à ce qu’elle représente.
Britney y apparaît comme une enfant devenue star trop vite, exposée très jeune au regard médiatique, sexualisée tout en étant sommée de rester « pure ». Le récit évoque aussi la tutelle légale imposée par son père, qui a contrôlé pendant des années ses décisions personnelles et financières.
Mais le livre parle autant de la narratrice que de Britney. Enfant, la narratrice admirait la chanteuse, l’imitait. Plus tard, elle a participé au regard critique, parfois cruel, porté sur elle. En racontant Britney, elle interroge sa propre complicité avec ce regard collectif, mais aussi la manière dont le désir d’être comme Britney a façonné sa psyché.
Le regard comme structure
Pour comprendre ce qui relie ces deux livres, il faut s’arrêter sur une idée centrale : le regard n’est pas neutre.
La théoricienne du cinéma Laura Mulvey a montré, dès les années 1970, que la culture visuelle occidentale repose largement sur ce qu’elle appelle le male gaze, le regard masculin3. Dans ce système, les hommes occupent la position de ceux qui regardent, tandis que les femmes sont celles qui sont regardées. Le féminin devient un objet visuel à désirer, à juger, à comparer.
Ce regard ne se limite pas au cinéma ou à la publicité. Il façonne la manière dont les femmes apprennent à se tenir, à bouger, à se percevoir. Très tôt, elles comprennent qu’elles existent aussi, et parfois surtout, par l’image qu’elles donnent.
Deux formes narratives pour dire la même violence
Les deux livres traduisent cette emprise du regard par leur forme même.
Dans Putain, la narration est enfermée dans un monologue. La narratrice parle sans cesse, mais tourne en rond. Les phrases sont longues, oppressantes, comme si la langue elle-même était prise au piège. Elle s’observe parler autant qu’elle parle. Cette forme donne l’impression d’une conscience qui ne peut jamais sortir d’elle-même. Le miroir devient son geolier.
Dans Pour Britney, au contraire, la narration éclate. Les voix se multiplient, les fragments s’enchaînent. Cette dispersion reflète le bruit médiatique qui entoure Britney : commentaires, images, souvenirs, jugements. La parole féminine se dissout dans le vacarme collectif.
Deux formes opposées. L’enfermement d’un côté, la saturation de l’autre, mais une même réalité : la visibilité constante comme condition d’existence.
Le regard intériorisé : quand la surveillance devient intime
Le philosophe Michel Foucault a montré que le pouvoir moderne ne fonctionne pas seulement par la contrainte directe, mais par la surveillance intériorisée. Dans Surveiller et punir4, il explique que le simple fait de se savoir observé suffit à modifier son comportement. On finit par se surveiller soi-même.
Dans Putain, ce mécanisme est flagrant. La narratrice n’a plus besoin d’un homme présent pour se conformer à ses attentes. Le regard est déjà en elle. Il s’est installé très tôt, notamment à travers la figure paternelle, qui surveille le corps de sa fille, pose des interdits, exerce un contrôle relayé par la religion catholique et son Dieu qui voit tout, entend tout, sait tout.
Dans Pour Britney, cette surveillance prend une forme spectaculaire. Britney vit sous observation constante : médias, fans, justice, famille. Même lorsqu’elle se tait, son silence est interprété. Son existence entière devient une scène.
Dans les deux cas, le contrôle fonctionne parce qu’il est anticipé.
Le corps féminin comme discipline
La philosophe féministe Sandra Lee Bartky s’est intéressée à la manière dont la féminité moderne fonctionne comme une discipline du corps5. En s’inspirant des analyses de Michel Foucault, elle montre que les sociétés patriarcales produisent des corps féminins spécifiques à travers des pratiques quotidiennes : contrôler ses gestes, sa posture, ses mouvements, ajuster son apparence pour correspondre à des normes socialement prescrites. La féminité n’est pas ici une essence, mais un ensemble de techniques incorporées, qui finissent par paraître naturelles.
Cette discipline corporelle apparaît clairement dans les deux livres.
Dans Putain, la narratrice utilise son corps comme un outil de survie. Elle sait que sa beauté et sa jeunesse sont les seuls espaces où le patriarcat lui accorde une valeur. Se rendre désirable devient une condition d’existence. Mais cette stratégie se retourne contre elle : être désirée devient une obligation, et son propre désir s’efface au profit du regard de l’autre.
Dans Pour Britney, cette discipline s’installe dès l’enfance. Les filles apprennent à imiter leurs idoles tout en étant sommées de rester sages. Elles doivent être séduisantes, mais innocentes, visibles, mais jamais trop. Le corps est ainsi façonné avant même que le désir n’ait le temps de se constituer.
Dans les deux cas, le même paradoxe se dessine : ce que le système produit, il le condamne.
La lucidité comme impasse
Ce qui rend ces textes particulièrement durs, c’est que la lucidité ne sauve personne.
Dans Putain, comprendre le piège ne permet pas d’en sortir. L’écriture elle-même devient un lieu d’exposition supplémentaire. Dire son corps, c’est encore le livrer au regard, y compris à celui du lectorat.
Dans Pour Britney, la révolte passe par le corps. Lorsque Britney se rase la tête en 2007, elle tente de reprendre le contrôle de son image en rejetant le rôle imposé de la belle blonde. C’est ce blond qu’elle fait disparaître, symbole par excellence d’une féminité achevée. Mais ce geste est immédiatement récupéré, filmé, commenté. Même la destruction de l’image devient un spectacle.
La résistance est absorbée par le système qu’elle combat.
Un féminisme sans promesse facile
Arcan et Chennevière dessinent ainsi un féminisme de l’impasse. Un féminisme qui ne promet pas la libération immédiate, mais qui regarde le piège sans détour. Un féminisme lucide, parfois désespéré, mais profondément honnête.
Comprendre ne suffit pas à se libérer. Mais comprendre empêche de se taire.
À l’ère des réseaux sociaux, où chacun est invité à se mettre en scène, à se rendre visible, mesurable, désirable, ces livres résonnent avec une force intacte. Le regard patriarcal est plus fort que jamais. Il s’est diffusé, banalisé, intégré au quotidien. Il suffit de faire défiler quelques minutes Instagram ou TikTok pour en mesurer les effets : combien de blondes, combien de corps restructurés chirurgicalement, combien de lèvres interchangeables, combien de filles dans cette série qui n’en finit plus de s’allonger6, combien de comptes OnlyFans aux scénarios préfabriqués, croyant jouer avec un système qui ne pense qu’à les remplacer le plus vite possible?
Cette logique du visible, toutefois, n’affecte pas tous les corps de la même manière. Elle repose sur des normes implicites de genre, de classe et de race, qui déterminent quels corps peuvent être désirables, respectables ou légitimes. Lire Arcan et Chennevière aujourd’hui invite donc aussi à une lecture intersectionnelle et anticoloniale du regard, à comprendre que le patriarcat ne fonctionne jamais seul, mais toujours en articulation avec d’autres rapports de domination, dont le capitalisme est l’un des principaux moteurs.
Lire Arcan et Chennevière aujourd’hui, c’est accepter d’être mise en cause comme lectrice. Car regarder, c’est déjà participer. Mais c’est aussi, peut-être, commencer à regarder autrement.
Nelly Arcan, Putain,Paris, Seuil, 2001, 186 p.
Louise Chennevière, Pour Britney, Paris, P.O.L., 2024, 131 p.
Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, vol. 16, no 3, 1975, p. 6-18.
Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1975, 372 p.
Sandra Lee Bartky, Femininity and Domination: Studies in the Phenomenology of Oppression, New York, Routledge, 1990, 148 p.
Martine Delvaux, Les filles en série : des Barbies aux Pussy Riot, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 280 p.








Je comprends le A+ 😉!
L'idée de corps féminim comme discipline incorporée m'a beaucoup parlée. C'est comme si les injonctions de féminité etaient si profondément ancrées que même mes 1ers souvenirs en sont totalement imprégnés. La psychologie nous conseille de retrouver l'enfant libre qu'on était, moi j'ai l'impression de n'avoir jamais été libre. Merci pour ce texte dark mais percutant