Une absence
ou la désobéissance joyeuse
En début de semaine, dans une Note, je vous ai demandé quels textes littéraires avaient marqué votre enfance. Les réponses ont été presque unanimes : la comtesse de Ségur arrive largement en tête. L’échantillon est mince, bien sûr, mais il reflète assez fidèlement ce que l’on trouvait sur les tables de chevet et dans les bibliothèques scolaires il n’y a pas si longtemps.
Ce qui m’a frappée, ce n’est pas la présence de madame de Ségur. C’est une absence.
Personne n’a mentionné une œuvre pourtant majeure, publiée en Europe au milieu du XXe siècle et traduite quelques années plus tard en français. Une œuvre qui a transformé en profondeur la manière d’écrire pour la jeunesse et de penser la place de l’enfant dans le récit. Son absence en dit long sur les classiques que l’on a choisi de transmettre, et sur l’héritage littéraire proposé aux jeunes lecteurs et lectrices.
Cette œuvre naît pourtant dans un contexte précis.
Au moment où l’Europe s’enfonce dans la guerre, en Suède, une petite fille aux nattes rousses fait exactement ce qu’elle veut. Elle vit seule, dort les pieds sur l’oreiller, soulève son cheval à bout de bras et garde une valise pleine d’or sous son lit. On l’a souvent lue comme une fantaisie. Replacée dans son contexte, sa naissance prend une autre dimension.
Nous sommes en 1940. La Suède se dit neutre, mais elle observe. Astrid Lindgren a 33 ans. Elle travaille au Service suédois de contrôle du courrier (Statens brevkontroll), chargé d’examiner le courrier international. Elle ouvre les lettres, les lit, en relève les éléments jugés sensibles, puis les referme. Certaines laissent entrevoir ce qui se prépare en Europe occupée.
Très tôt, elle comprend que l’on ne parle pas d’un simple conflit. Les signes sont là : déportations, ghettos, disparitions. Elle consigne tout dans ses journaux. Elle ne peut pas empêcher ce qui arrive. Elle déplace donc son action ailleurs.
À la maison, sa fille Karin est souvent malade. Pour la distraire, Astrid invente une petite fille très différente des héroïnes habituelles. Elle n’a pas de parents pour lui dicter sa conduite, mais a pour ami un petit ouistiti, Herr Nilsson. Elle est plus forte que les adultes, vit selon ses propres règles et ne reconnaît l’autorité que lorsqu’elle lui semble légitime. Elle n’est pas cruelle. Elle a un sens aigu de la justice.
Karin lui donne un nom : Pippi Långstrump, Fifi Brindacier pour les francophones.
En 1945, le premier livre paraît. La guerre vient de s’achever. L’arrivée de Fifi agit comme une bouffée d’air frais.
Pour mesurer la rupture, il suffit de revenir à la tradition qui a longtemps structuré la lecture enfantine en francophonie. Dans Les Malheurs de Sophie (1858), la comtesse de Ségur met en scène une enfant impulsive dont chaque écart appelle une punition. Le récit conduit au retour à l’ordre. L’objectif est clair : former l’enfant à entrer dans un cadre établi.
Ces livres ont circulé massivement jusque dans la seconde moitié du XXe siècle. Ils proposent une vision de l’enfance à dresser, à corriger.
Avec Fifi, le centre de gravité se déplace. Elle n’est pas rééduquée. Elle ne cherche pas à devenir conforme. La morale ne descend plus d’en haut : elle naît de sa propre cohérence.
Or cette liberté n’a pas toujours circulé intacte. Dans la version française, plusieurs chapitres disparaissent, certaines insolences sont atténuées, l’énergie orale du texte s’efface au profit d’un style plus sage. Ce qui, dans l’original, relevait d’une autonomie tranquille devient plus acceptable, parfois plus docile.
Lorsque Fifi arrive en librairie, les enfants européens sortent d’années de pénuries et de discours autoritaires. Ils découvrent une héroïne qui ne se laisse pas intimider et qui utilise sa force pour protéger les plus faibles.
Le livre n’est pas présenté comme un manifeste. Pourtant, dans une Europe marquée par l’obsession l’obéissance, proposer une enfant qui questionne l’autorité constitue un geste fort. La portée antifasciste tient moins au discours qu’à la structure du personnage.
En Allemagne d’après-guerre, l’œuvre rencontre un succès massif. Elle offre une alternative à une éducation autoritaire encore récente.
Dans les Amériques, la réception passe souvent par la télévision. La série suédoise diffusée à la fin des années 1960 précède le livre pour de nombreux enfants. L’image, les nattes, les bas dépareillés, la maison colorée, marque avant le texte.
Cette circulation différente éclaire peut-être son absence dans certains souvenirs de lecture. Une œuvre peut transformer durablement la littérature jeunesse tout en entrant ailleurs par la culture populaire plutôt que par l’école.
Fifi reste du côté des plus faibles et du refus de l’injustice. C’est cette cohérence qui explique sa longévité.
Il n’est pas anodin que ce personnage ait vu le jour alors que sa créatrice lisait quotidiennement des récits de brutalité et de persécution. Tandis qu’elle ouvrait des lettres sombres, elle inventait une enfant que le récit refusait de redresser..
Plus de quatre-vingts ans plus tard, Fifi Brindacier est toujours lue. Elle appartient à ces œuvres qui ont déplacé les règles du jeu : elles ont redéfini la place de l’enfant dans le récit et montré qu’une fillette peut être forte, libre et souveraine sans devoir s’excuser d’exister.






Oui si bonne et stories Johanne 🙏🙏🙏