Un ange est passé
Observation de voyage
Hier matin, assis dans un café avec vue sur la rue principale, face à la mer, un brouhaha inhabituel s’est imposé à nous avant même que nous comprenions ce qui se passait. D’ordinaire, la rue est bruyante, traversée sans ménagement par les voitures et les motos, nerveuses, impatientes, avançant par à-coups, accélérant brutalement pour freiner aussitôt, dans une chorégraphie désordonnée mais familière. Cette fois, le bruit était différent, plus dense, fait de voix, de pas, de cris, d’un mouvement humain continu qui semblait repousser les véhicules hors du cadre. Une foule occupait la rue, des gens à pied, en très grand nombre, comme si tout le village avait décidé, en même temps, de s’emparer de la grande artère et d’en suspendre l’usage habituel.
Les voitures ralentissaient, klaxonnaient parfois, puis finissaient par s’immobiliser, résignées. Les motos tentaient encore de se faufiler, cherchant des ouvertures qui n’existaient plus vraiment. Les gens, eux, avançaient serrés, certains se tenant par les épaules, d’autres par la main, plusieurs en pleurs. L’ensemble était poignant, chargé d’une tension que je percevais sans en saisir la cause. J’essayais de comprendre. Il n’y avait aucune fête religieuse au calendrier, rien d’annoncé nulle part, le carnaval est encore loin. Aucun signe de célébration, seulement cette foule compacte, grave, lente, qui avançait sans musique, sans banderoles, sans joie visible.
Puis, tout à coup, j’ai vu le cercueil. Blanc. Porté à bras par six hommes. Sans voiture, sans distance, sans protection. À cet instant précis, tout s’est réorganisé dans mon esprit. Les cris stridents que j’entendais depuis quelques minutes ont pris sens. Une femme marchait juste derrière, soutenue par d’autres, son corps semblant parfois céder sous le poids de la douleur qu’elle portait. Elle pleurait à grands sanglots, des cris qui ne cherchaient ni à être contenus ni à se rendre acceptables. La détresse, brute, entière, sans retenue. La veuve, sans doute. Je n’ose pas, je ne veux pas penser qu’il puisse s’agir de la mère. Autour d’elle, des femmes la tenaient, la portaient presque, comme si le chagrin était trop lourd pour un seul corps.
C’est seulement à ce moment-là que j’ai pris conscience de ma propre position. Je mangeais un croissant aux amandes, encore tiède, accompagné d’un cappuccino surmonté d’une épaisse couche de crème fouettée. Un déjeuner presque festif, soudainement déplacé. Autour de nous, des touristes installés en terrasse observaient la scène, certains téléphones levés, les regards appuyés porteurs de cette curiosité silencieuse qui bascule vite dans une forme de voyeurisme. J’ai ressenti l’inconvenance de ma tenue de plage, de ce petit luxe inutile posé devant moi, de cette place confortable de spectatrice étrangère, protégée de ce qui se jouait là, à quelques mètres à peine.
Le cortège avançait vers le cimetière, situé à quelques rues de là, en bord de mer. Cette proximité avec l’océan me frappait, me semblait étrange, presque incongrue, comme si la mort et le décor de vacances se frôlaient sans jamais se reconnaître. La procession est passée devant le café, devant nous, puis s’est éloignée. Le temps a paru se contracter. Peu après, trop vite, à mon sens, la femme est revenue en sens inverse, toujours en pleurs, soutenue cette fois encore plus fermement par une autre femme, comme si le retour était plus difficile que l’aller, comme si quelque chose s’était définitivement rompu là-bas, au bout du chemin.
Une angoisse sourde m’a alors traversée, sans lien direct et pourtant évidente. J’ai pensé à mon fils. À cette peur diffuse qui m’accompagne chaque jour, même lorsque les nouvelles sont encourageantes. L’adoption récente d’un chat, comme tentative de se responsabiliser. Sa diète de ramen et de toasts au beurre d’arachide, non par négligence, mais parce que les factures sont payées et qu’il faut faire avec ce qui reste depuis le départ de la coloc, toujours pas remplacée. Des signes de stabilité, raisonnables, presque rassurants. Et pourtant, la peur demeure. Tenace. Devant ce cercueil blanc, cette peur a pris une forme plus nette, plus brute, comme si la fragilité de la vie venait de se rappeler à moi sans ménagement. Crainte doublée à la pensée de ma fille, permis de conduire tout récent en poche, seule sur la route entourée de ces fous au volant, de ces imbéciles qui scrollent YouTube en conduisant ou qui ont consommé quelques verres de trop.
La rue a fini par reprendre son rythme. Les voitures ont redémarré et les motos ont retrouvé leur impatience. Le café a recommencé à bourdonner. La crème fouettée fondait lentement et le croissant avait perdu un peu de sa saveur. Je suis restée là, vacancière sans souci immédiat, profondément bouleversée. Un rappel brutal de la fragilité de l’existence, mais aussi de la manière dont nos sociétés nord-américaines ont transformé le rapport à la mort, la tenant à distance, la rendant invisible, confinée à des lieux fermés, à des cérémonies discrètes, sauf lorsqu’elle nous touche de trop près.
Ici, au contraire, on la sort. On lui fait traverser la grande rue. On la présente à tous. On l’expose. On oblige le village entier à reconnaître son passage, même ceux qui déjeunent en terrasse, même ceux qui n’ont rien demandé.





Aux Antilles, on traverse la ville jusqu'au cimetière derrière le corbillard. Avec de la musique que le défunt appréciait. C'est plus une célébration de la vie sur la mort.
La peur qui se met à nous entailler comme des érables dès la naissance de nos petits.
Ça coule clair. Ça brûle doux.
Ça colle aux doigts même quand on fait semblant que tout va bien.
On devient des troncs ouverts.
On tient debout pareil, mais y’a toujours une petite blessure fraîche quelque part sous l’écorce.
Proverbe sino-québécois de cabane à sucre :
« Quand l’enfant respire, la mère saigne en silence. »
La peur change de forme. Avant, elle nous concernait. Après, elle porte leur nom.
On dort moins profond. On aime plus large. On panique pour deux.
Pis personne nous dit que la maternité, c’est aussi apprendre à vivre avec une entaille permanente qui sent le sucre pis la survie.