Sous la lune rouge
Entrée du 28 octobre 1899 — L’éclipse
Il y a des nuits qui laissent une trace dans la mémoire du monde.
Celle du 28 octobre 1899 en fait partie : une éclipse totale de lune1 a plongé Montréal dans une lueur rouge sang. Pas longtemps, une petite demi-heure. Juste assez pour changer le cours des choses.
Ce soir, je vous livre la première page du journal du docteur Édouard Vernier, un témoin oublié, dont les mots semblent encore vibrer à la lumière de cette lune étrange.
Note préliminaire
Le docteur Vernier, attaché au service d’anatomie de l’Hôpital général de Montréal, participait aux travaux pratiques destinés aux étudiants de la Faculté. Sous couvert d’enseignement, lui et quelques collègues procédaient parfois, de nuit, à la récupération de corps récemment déclarés morts, sans toujours attendre la confirmation définitive du décès. Les cadavres ainsi obtenus étaient transportés à la salle de dissection pour étude avant l’inhumation officielle.
Parmi ces sujets figurait un certain Armand Delorme, jeune homme de vingt-huit ans, atteint d’une affection nerveuse rare caractérisée par des crises cataleptiques au cours desquelles la respiration et le pouls devenaient imperceptibles. Pressé de fournir un spécimen pour la démonstration du lendemain, le docteur Vernier aurait signé le certificat de décès avant la complète apparition de la rigidité cadavérique. L’autopsie fut entreprise quelques heures plus tard.
28 octobre 1899 — Nuit d’éclipse
Il est quatre heures et je n’ai toujours pas fermé l’oeil.
Je n’ai pas ouvert ce carnet depuis deux jours. Les événements du vingt-six m’en ont retiré le courage. Ce soir pourtant, alors que la lune se couvre lentement d’une ombre rougeâtre, je sens la nécessité d’écrire, ne fût-ce que pour maintenir quelque cohérence dans mes pensées.
Le vingt-six, à quinze heures, j’ai pratiqué, seul, la dissection d’un sujet que j’avais moi-même déclaré mort le matin même : Armand Delorme, vingt-huit ans, atteint d’une forme rare de catalepsie. La respiration et le pouls étaient devenus imperceptibles ; le corps, encore chaud, demeurait souple, et la coloration de la peau n’indiquait aucune putréfaction. Je sais que ces caractères peuvent persister quelque temps après l’arrêt complet des fonctions vitales. J’ai donc procédé à l’ouverture du thorax dans le but d’observer l’état des organes internes au moment de cette suspension de la vie.
À la première incision, j’ai cru percevoir une résistance musculaire anormale ; à la seconde, un cri bref s’est échappé de la gorge. Il n’a duré qu’un instant, mais sa nature ne faisait aucun doute, c’était un cri de douleur. Je me suis figé, incapable de comprendre ce que j’entendais. Le sang a jailli avec une vigueur qui ne se rencontre pas chez les cadavres. Je n’ai pourtant pas voulu interrompre la manœuvre, dans l’espoir de surprendre ce semblant de mort dans son essence interne ; j’ai donc achevé la coupe, observé les organes. Je n’ai remarqué rien d’inhabituel, sauf des teintes trop fraîches pour être celles d’un mort, même après seulement quelques heures. J’ai refermé la plaie et noté, dans le registre, que l’autopsie avait été conduite sans incident. Le corps a été transporté à la morgue, puis inhumé le lendemain au cimetière protestant, lieu plus commode pour les formalités.
Depuis, je n’ai pas dormi plus d’une heure par nuit. L’odeur du sang me poursuit, et j’entends dans le silence le râle qui a suivi le cri. Cette nuit, vers vingt-trois heures, l’éclipse de lune annoncée depuis plusieurs jours a commencé. Le ciel, d’une teinte de sang, projettait sur les murs de mon cabinet une clarté mouvante inquiétante. Les chiens de la ville hurlaient sans relâche. Pris d’un malaise que je n’explique pas, j’ai quitté la maison et marché sans direction jusqu’au vieux cimetière protestant.
La terre y était tiède, humide, et l’air chargé d’une odeur métallique. Sous mes pas, j’ai cru percevoir un battement, lent, profond, pareil à celui d’un cœur. Puis sous la lune invisible, le sol s’est soulevé par endroits, et plusieurs silhouettes humaines se sont redressées lentement. L’une d’elles s’est avancée davantage : je reconnus le visage d’Armand Delorme. La cicatrice de la dissection traversait encore sa poitrine.
Il m’a regardé longuement, puis a dit d’une voix sourde :
— Docteur Vernier, vous m’avez déclaré mort.
Je n’ai pu répondre. Il a levé les yeux vers la lune éclipsée et ajouté :
— Ce n’est que la première nuit.
Je suis rentré en courant sans souvenir du chemin parcouru. La lumière rouge persiste à travers les rideaux. L’encrier dégage une odeur de fer. Tout, autour de moi, bat au même rythme que la terre. J’ai peur, mais je ne sais de quoi.
La date réelle de l’éclipse “partielle” de lune de 1899 visible à Montréal, est le 23 juin.



Vivement la suite!
Glaçant !