Quelqu’un vient d’entrer
Et ça ne s'est pas bien passé
Il y a une manière d’arriver dans une conversation qui me fascine.
On ouvre la porte, on met un pied sur le seuil et on parle.
On ne sait pas très bien où on est. On n’a pas lu le convo qui précède. On ne connaît personne. On ignore même ce que les gens étaient en train de faire, on sait même pas s’ils sont encore là.
Mais on a quelque chose à dire. Tusuite, drette-là!
Lundi, j’ai publié mon prompt-photo. Comme chaque semaine, une image et une invitation à écrire : qui est-ce? Que se passe-t-il? Raconte-moi une histoire.
La photo montre un mannequin coiffé d’une perruque qui tient une poupée de bébé à une fenêtre. Elle s’inspire d’une image connue de Michael Jackson. On peut reconnaître la référence ou pas. Ça n’a aucune importance. Le jeu n’est pas de trouver la bonne réponse. Il n’y en a pas.
Un inconnu est arrivé dans la conversation du chat.
Manifestement, il n’avait pas lu le billet. Il ne connaissait pas le jeu. Il a reconnu Michael Jackson et laissé quelques lignes sur « une icône pop qui aimait trop les enfants » et qui avait été « à la fois condamnée et blanchie de son vivant ».
Bon.
Hahaha???
Nope…
J’aurais pu ne rien répondre. J’ai plutôt essayé de lui montrer la porte du jeu. Oui, ça, c’est une version que certains appellent réalité. Maintenant on peut la tordre, lui faire dire autre chose et son contraire, inventer, jouer avec elle. Pis c’est vraiment le fun.
Je croyais lui tendre une chaise.
Erreur.
Il est revenu avec son « blanchie ». C’était précisément, m’a-t-il expliqué, jouer avec les mots. Et peut-être était-il le seul à trouver ça drôle.
Ah. T’as pas tort, m’sieur Chose… mais au delà de ce constat, j’ai réalisé que la conversation venait soudainement de bouger.
Et, j’ai reconnu …
Un fil Facebook.
Cette manière extraordinaire qu’ont certaines conversations sur les réseaux de se déplacer en trois commentaires. On était partis d’une photo, on devait inventer une histoire et nous voilà à discuter de la qualité d’un jeu de mots sur la couleur de peau et les effets d’une maladie.
Je l’ai dit. J’ai même ajouté qu’il existe toutes sortes d’humour et que chacun trouve son public. Mike Ward a rempli des salles en faisant notamment de Jérémy Gabriel, un enfant handicapé, la cible d’un numéro. Il a manifestement trouvé son public. Je n’en fais pas partie.
J’ai d’ailleurs une hypersensibilité aux -istes. Les petites piques racistes, sexistes, âgistes, celles qu’on glisse en passant parce que « c’est juste une blague », je les entends. Et quand je suis là, il y a de bonnes chances que je les pointe du doigt. Pas besoin qu’elles soient énormes, haineuses ou revendiquées. Ce sont justement les petites qui passent le mieux sous le radar.
Ça aurait pu s’arrêter là.
Mais non.
Il a suffi que je dise que le ressort de la blague me déplaisait, avec ces allusions à des accusations qui n’ont mené nulle part, les effets visibles d’une maladie et ce bon vieux ressort raciste autour de la couleur de peau, pour que celui qui avait fait la blague devienne soudainement celui qu’on offense.
C’est peut-être ça qui m’agace le plus dans ces petits dérapages numériques : désolée gang, mais faire une blague ne donne aucune garantie de la voir bien reçue.
Tu peux la faire, ta joke. Je peux ne pas en rire. Je peux même trouver douteux ce que tu as choisi pour me faire rire.
Tu peux même brailler qu’on ne peut plus rien dire. Ce à quoi je réponds invariablement : oh que oui, tu peux tout dire. Faut juste aussi accepter de vivre avec les conséquences de ce que tu dis.
Personne n’a besoin de convoquer les descendants de Michael Jackson pour trancher.
Ce qui me dérange là-dedans, c’est pas qu’un inconnu puisse arriver ici sans connaître les lieux. Tout le monde est un inconnu la première fois. On n’a pas besoin d’avoir lu mes archives complètes, passé un examen d’entrée et appris le règlement intérieur avant de laisser un commentaire.
Mais peut-être qu’on devrait prendre le temps de regarder ce qui se passe avant de poser ses pieds sur la table?
Parce qu’une conversation est déjà en cours avant notre arrivée. Et quand notre première intervention tombe un peu à côté, il existe une possibilité merveilleuse, largement sous-estimée sur Internet : ne pas insister.
On peut même se dire : tiens, je n’avais peut-être pas compris ce qui se passait ici.
Ça ne tue personne.
Au contraire, ça permet parfois d’entrer vraiment et de se voir offrir un café.



J’ai déjà vécu ça sur FB justement…
Un texte écrit qui se trouvait à être une suite d’autres trucs écrits auparavant. Quelqu’un d’offusquée que je réfère à un de ses textes, pourtant public. Même si la référence se voulait bienveillante, bien sûr que je pouvais comprendre que ça n’avait pas été interprété comme tel. Donc rapidement je m’excuse et tente de dissiper le malentendu. Ce que je n’avais pas prévu, ce sont tous les petits zamis de l’influenceuse qui sont débarqués pour prendre sa défense. Sans connaître le contexte préalable et en dépit du fait que le malentendu ait été réglé entre la principale intéressée et moi. 🙄
La liberté d’expression c’est souvent et malheureusement à sens unique et plutôt susceptible… 🤷🏻♀️
Ah ben oui. Le fameux « j’arrive dans une conversation déjà commencée, je comprends pas le jeu, mais laissez-moi vous expliquer comment jouer ».
Je connais. Ça me fascine, cette incapacité à prendre deux secondes pour regarder autour avant de déposer son opinion sur la table comme un plat qu’on n’a pas commandé.
Parce que oui, tu peux tout dire. Mais une joke n’est pas un contrat de rire. Tu la racontes. Je l’entends. Je peux rire. Je peux pas rire. Je peux même te dire que je trouve ton ressort douteux. Et ça ne constitue pas une attaque contre ta liberté d’expression. Ça s’appelle une réceptionitude.
J’aime surtout cette idée : avant d’entrer dans une conversation, regarder ce qui s’y passe. Pas besoin de lire les archives, passer l’examen d’entrée pis apprendre le règlement intérieur. Juste regarder. Parce que parfois, la meilleure réponse à notre propre commentaire, c’est :
« Ah. J’avais pas compris. »
Ça ne tue personne. Au contraire. Ça permet de s’asseoir. Pis quand on s’assoit, des fois, quelqu’un nous offre même un café. Mais faut éviter de rentrer avec ses bottes sur la table. On vient juste d’arriver, câline. 😜