L'été invincible
La part de lumière
« Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
— Camus, « «Retour à Tipasa» in L’été, 1954.
Si j’étais un arbre, je me serais longtemps trompée sur mon espèce.
Je me serais crue un petit arbre noir, un if accroché à flanc de montagne, quelque part sur la lande d’Emily Brontë. Un arbre battu par le vent, enraciné profondément dans une terre sombre pleine de secrets, de fantômes et de livres trop lourds.
Ou un grand arbre sérieux dans le parc de Marguerite Yourcenar, un chêne convaincu que la gravité est une preuve de sagesse.
Ou un arbre des estuaires de Duras, un palétuvier, entre fleuve et attente, racines plongées dans les eaux lentes de la mémoire et du désir.
J’aurais aussi volontiers poussé quelque part entre Hemingway, Chandler et Faulkner, parmi les guerres perdues, les bouteilles vides, les détectives fatigués et les fantômes du Sud.
Après tout, j’ai passé une bonne partie de ma vie à explorer les sous-sols, les ruines, les blessures, les caves inondées de l’âme humaine. J’ai aimé les histoires qui sentent le tabac froid, les chambres d’hôtel défaites, les révolutions perdues et les personnages qui regardent les trains partir sous la pluie.
Alors forcément, je me croyais ténébreuse.
Et puis il y a eu ce vieux bouleau devant la nouvelle maison.
Avant, j’étais entourée d’érables.
J’ai découvert que mon arbre préféré n’était pas un arbre de l’ombre.
Il ne porte pas la solennité des vieux arbres ni la majesté des siècles. Il aime les clairières, les terrains ouverts, les endroits où le soleil passe facilement entre les branches. Même son feuillage refuse l’obscurité. La lumière le traverse.
Il frémit au moindre vent.
Il est lumineux même en hiver et continue de refléter la lumière quand tous les autres arbres sont devenus bruns ou noirs.
Je crois qu’on m’a souvent tirée vers le fond, le dessous, le loin.
Vers ce qu’il y avait sous les choses, derrière les choses, avant les choses. Et il y a quelque chose d’exaltant dans la découverte du caché.
J’aime explorer les caves.
Je n’ai simplement aucune envie d’y habiter.
Je connais trop bien cette langue, cette maison aux rideaux fermés, cette manière d’avaler les journées et de convaincre qu’il n’y a aucune autre façon lucide d’habiter le monde. Je ne me raconte pas des histoires sur le bonheur obligatoire ou les pensées positives.
Plus simplement, je refuse d’abandonner tout le territoire aux ténèbres.
Je refuse de leur céder les matins lumineux, les fenêtres ouvertes, les voyages, les éclats de rire, les chiens qui courent, les livres qui débordent des bibliothèques et les arbres blancs qui bougent au vent.
Je refuse de les laisser absorber la lumière.
Ma lumière.
Si j’étais un arbre, je crois que je serais un bouleau.
Cet arbre gracile, léger, celui qui continue à réfléchir le soleil jusque dans l’hiver.
Celui qui plie beaucoup.
Celui qui danse davantage qu’il ne se bat.
Et qui, malgré tout, reste debout.




Un très beau texte. Tu as vraiment beaucoup de talent.