Les Brontë 3 - Emily et Anne
Travers victoriens à nu
Les 13, 20 et 27 mars, j’ai assisté à une conférence des Belles Heures de l’Université de Montréal, intitulée (Re)lire les sœurs Brontë, donnée par Emmanuelle Friant.
Pour commencer dès le début:
Dans les deux volets précédents, nous avons vu comment les sœurs Brontë ont grandi dans un presbytère isolé, comment Branwell a compromis l’espoir familial, et comment Charlotte a transformé l’humiliation en littérature. Ce troisième volet se concentre sur Emily et Anne : l’une écrit le roman le plus étrange du siècle, l’autre le plus honnête. Les deux seront mal comprises.
Anne Brontë, la plus vraie, la plus méconnue
Anne Brontë reste la moins reconnue des trois sœurs, et c’est une injustice que son œuvre suffit à démontrer. Plus discrète, plus directement ancrée dans le réel, elle n’écrit pas à partir d’une imagination gothique, mais à partir de ce qu’elle a observé, sans rien adoucir ni romantiser.
Agnes Grey, publié en 1847, s’inspire de son expérience de gouvernante. L’intrigue est simple, mais le regard est précis, presque satirique. Anne n’y met aucun effet romanesque gratuit : son écriture est une critique serrée, parfois acerbe, de son époque. Elle montre des enfants difficiles, des familles riches défaillantes, et construit une héroïne sans idéalisation.
Avec La Locataire de Wildfell Hall, publié en 1848, elle va beaucoup plus loin. Elle met en scène une femme qui quitte un mari violent, change de nom, travaille, protège son enfant. Le geste est radical pour l’époque, et même illégal dans ses implications morales et sociales. Le roman adopte une structure complexe, mêlant récit et journal intime, dans une volonté ferme de dire la vérité nue, sans l’embellir. La société victorienne est scandalisée.
Anne défend sa vérité sans fard. Le roman s’envole, plus vite que Jane Eyre. Charlotte le censure pourtant après la mort d’Anne: trop cru, indigne. À mes yeux, c’est un meurtre intellectuel. Charlotte, la grande féministe, se révèle ici parfaite victorienne. En reléguant sa cadette dans un fond de tiroir, elle l’enterre pour un siècle.
Wuthering Heights
Emily Brontë est peut-être le cas le plus singulier de toute la littérature britannique du XIXe siècle. Elle a toujours mal composé avec le monde extérieur. Ses tentatives de scolarisation ont échoué. Son séjour à Bruxelles, en 1842, avec Charlotte, l’a laissée mélancolique, loin de sa lande du Yorkshire. Revenue à Haworth, elle partage le reste de sa vie entre les tâches domestiques, les longues marches et l’écriture.
Ses quelque deux cents poèmes, dont une grande partie appartient au cycle fictif de Gondal, n’étaient pas destinés à être lus. Emily écrivait pour elle-même. Quand Charlotte les découvre par hasard, en 1845, elle est saisie : ces textes ne ressemblent pas à ce que publient alors les femmes. Ils sont ramassés, vigoureux, traversés d’une intensité que l’époque regarde avec suspicion. Le mot « passion » est suspect dans la société victorienne : il dit l’excès, des émotions qu’il faudrait contenir. Or, dans une forme pourtant rigoureuse, Emily laisse entrevoir des forces que ses contemporains refusent de nommer. Ces mondes imaginaires, Gondal, mais aussi Angria pour Charlotte, ne sont pas des jeux d’enfants abandonnés : ils sont le laboratoire où Emily a appris à construire des espaces qui échappent au monde réel. Wuthering Heights en est l’héritier direct.
Les mêmes thèmes reviennent avec constance : la nature, la mort, une spiritualité entièrement personnelle, sans médiation ecclésiastique. Dans No Coward Soul Is Mine, elle affirme une foi sans peur, dégagée de toute Église, intime et absolue. Cette même spiritualité traverse Wuthering Heights, où les personnages préfèrent errer ensemble sur la lande plutôt que d’être séparés au paradis. La mort n’y est pas la fin.
Publié le 24 novembre 1847, Wuthering Heights paraît au moment même où Jane Eyre rencontre un succès immédiat. L’éditeur Newby propose même de le faire passer pour une suite de Jane Eyre. Charlotte refuse, craignant peut-être d’être éclaboussée par le scandale qui vient.
La réception est violente. Certains critiques sont outrés par la matière du roman ; d’autres, malgré le dégoût qu’il leur inspire, reconnaissent qu’ils ne peuvent pas le quitter. Le Graham’s Lady’s Magazine parle, en 1848, d’un mélange de dépravation et d’horreur.
Emily ne saura jamais que son identité sera révélée après sa mort, provoquant un trouble considérable : on refuse de croire qu’un tel livre puisse être l’œuvre de la fille d’un pasteur. Certains tenteront même de l’attribuer à Branwell, hypothèse qui ne tient pas. Son éditeur lui écrivit au sujet d’un second roman, mais le manuscrit n’a jamais été retrouvé.
Wuthering Height sera réédité en 1850 avec une préface de Charlotte, qui prend la défense d’Emily, la décrivant comme « plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant ». La reconnaissance viendra tard. Virginia Woolf comptera parmi celles qui reconnaîtront pleinement sa singularité.
Le titre lui-même a posé problème. Wuthering Heights renvoie à la fois à un lieu et à une sensation, à un son, à un vent, à une exposition aux éléments. La première traduction française, en 1892, l’a réduit à Un amant, ce qui en dit long sur la manière dont on a voulu enfermer le roman dans une catégorie qui n’est pas la sienne, comme le font encore aujourd’hui certaines adaptations cinématographiques. Les retraductions ultérieures tentent de restituer la matérialité du lieu: Hurlevent des monts, Hurlevent, Les Hauts de Hurtebise. Il ne s’agit pas d’un véritable roman d’amour, mais de l’histoire d’un lieu traversé de forces mystérieuses.
Le roman est raconté par Lockwood, un locataire qui recueille le récit de Nelly, la bonne, qui elle-même a tout observé de l’intérieur. C’est une structure en abyme qui crée une distance constante entre le lecteur et les événements; on n’accède jamais directement à Heathcliff ni à Catherine, ils sont toujours vus à travers des filtres. Ce n’est pas anodin : cette distance maintient l’ambiguïté jusqu’au bout.
Deux famille, un étranger. Les Earnshaw vivent à Wuthering Heights, les Linton à Thrushcross Grange. D’un côté, une maison rude, exposée, presque sauvage ; de l’autre, un monde policé, stable, socialement reconnu. Entre les deux : la lande.
Heathcliff apparaît comme un enfant trouvé, ramené de Liverpool. Ses origines restent floues : gitans ? Indien ? Noir ? Depuis l’abolition de l’esclavage en 1833, des marins et anciens esclaves noirs sillonnaient déjà les ports anglais comme Liverpool. Earnshaw le ramène de là-bas, sans explication. Il n’a pas de nom propre : il porte celui d’un fils mort. Hindley le surnomme immédiatement « diable » et « singe ». Le rejet est viscéral, racial autant que social. Catherine, au contraire, s’attache à lui. Leur lien se construit dans la fuite, sur la lande, à l’écart des règles, dans un espace qui échappe au monde social.
À la mort de M. Earnshaw, Hindley devient maître de la maison et relègue Heathcliff au rang de domestique. De son côté, Catherine se rapproche des Linton, découvre un autre mode de vie, un autre langage, une autre manière d’exister.
C’est dans ce contexte qu’a lieu la scène décisive. Catherine se confie à Nelly Dean. Elle dit qu’elle va épouser Edgar Linton. Elle le dit en termes de convenance, de position sociale, de stabilité, un choix qui a du sens dans le monde où elle doit vivre. Heathcliff, lui, n’a rien à offrir de cela. Elle le sait et le dit.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’il entend.
Il n’entend que la première partie : le calcul, le refus implicite, l’impossibilité. Il part avant qu’elle n’aille au bout de sa pensée, avant qu’elle ne dise que son amour pour lui est d’une autre nature, qu’il est nécessaire, fondamental, aussi solide que les rocs qui supportent le monde.
Heathcliff disparaît.
Trois ans plus tard, il revient. Transformé. Riche. Méconnaissable. Catherine est devenue Mme Linton.
À partir de ce moment, la vengeance devient méthode. Il ne cherche pas à réparer ni à reconquérir. Il s’installe dans une logique de revanche qui passe par les structures mêmes du monde qui l’a rejeté.
Il ruine Hindley au jeu et prend possession de Wuthering Heights. Il épouse Isabelle Linton, non par amour, mais pour atteindre Catherine à travers elle et pour s’inscrire dans l’autre famille. Chaque geste est calculé, chaque mouvement dessaisit l’autre de ce qu’il possède.
Catherine, prise entre les deux mondes, se désorganise. Elle donne naissance à une fille, Cathy, puis meurt peu après. Isabelle fuit et met au monde un fils, Linton Heathcliff. Hindley meurt à son tour.
Heathcliff reste. Et ce qu’il a engagé ne s’arrête pas avec ces morts.
Sa vengeance se prolonge, se déplace et se rejoue à travers les enfants.
La seconde partie du roman suit Cathy, Hareton et Linton, la génération suivante. Ce qui aurait pu être une réparation devient un déplacement. Heathcliff enferme Cathy aux Hurlevent pour la marier à Linton, qu’il manipule aussi dans ce sens. Hareton, illettré, négligé comme le fut Heathcliff, reste en marge. Mais Cathy lui apprend à lire : une tendresse naît, brisant le cycle.
C’est là que la vengeance d’Heathcliff s’interrompt. Les deux jeunes gens lui rappellent trop Catherine. Il ne peut plus continuer. Hanté par le fantôme de son âme-soeur, il s’isole, refuse de manger, s’éteint. Sa mort reste ambiguë : suicide ? épuisement ? deuil inachevé ? Nous n’avons pas de réponse.
Le roman, pourtant, se boucle plus qu’il se ferme.
Cathy Linton épouse Hareton Earnshaw. Elle devient ce que sa mère n’a pas été : heureuse. Elle devient Catherine Earnshaw. La boucle est bouclée.
Pas par répétition, mais par transformation.
L’équilibre se rétablit, discrètement. Hareton déchiffre les mots, Cathy apprend à aimer sans fard. Leur lien reconnaît la violence passée sans s’y soumettre.
Le roman se termine sur trois tombes côte à côte : Edgar, Catherine, Heathcliff. À sa demande, les parois de son cercueil et celui de Catherine ont été retirées, laissant leurs corps se mêler dans la décomposition, refusant ainsi la résurrection intacte du Jugement dernier.
Et, sur la lande, on dit les avoir vus marcher. Ensemble.
Leur fusion défie la mort elle-même.
Pour conclure
Les trois sœurs ont grandi dans le même presbytère, lu les mêmes livres, bénéficié d’un accès rare à la culture. Pourtant, leurs voix ne se confondent pas. Emily pousse l’expérience jusqu’à une forme d’absolu, Charlotte structure et organise, Anne insiste sur la vérité morale.
Ce que rappelle la conférence d’Emmanuelle Friant, c’est que leurs œuvres ne relèvent pas d’une malédiction romantique. Elles s’inscrivent dans une époque, dans des contraintes précises. Les Brontë n’ont pas brisé les chaînes victoriennes, mais elles les ont nommées, et leurs voix ont percé le silence.








La première partie avait été une installation, atmosphérique par moment. La seconde partie était traversée par la fatalité avec la figure du frangin calamiteux. Ici, ton intervention fugace mais impactante m'a profondément réjoui ("un meurtre intellectuel"). Et évidemment Emily... Bon papiers, complets et roboratifs.
Fascinant!