L'École de Francfort 2
La montée du fascisme en Allemagne 1920-1930
Jeudi, deuxième cours sur l’École de Francfort. Le prof, un jeune homme brillant, a passé trois heures à reconstituer l’Allemagne de Weimar, 1919-1933. C’est le contexte qui a rendu la théorie critique nécessaire. Pour comprendre pourquoi ces penseurs ont fait ce qu’ils ont fait, il faut d’abord comprendre ce qu’ils regardaient.
L’Allemagne sort de la Première Guerre mondiale défaite, humiliée, amputée de territoires. Le mark ne vaut plus rien. Des millions de personnes ont perdu leur statut, leur repère, leur place dans la société. La classe moyenne se retrouve déclassée. La gauche se bat contre elle-même, scindée entre sociaux-démocrates et communistes, pendant que la droite s’organise dans les rues. Les nazis sont déjà là, entraînés, disciplinés, pendant que les autres débattent encore.
Pendant ce temps, Berlin danse. Les cabarets sont pleins. Les genres se mélangent, les sexes aussi. La peinture éclate avec le Bauhaus. Le cinéma allemand invente des formes nouvelles. C’est une liberté poussée à bout, un sentiment de fin de siècle. Et c’est exactement ce que certains ne supportent pas.


Tout le monde pense qu’Hitler sera rapidement oublié. Ce ne sont pas les votes qui le mettent au pouvoir : c’est l’élite conservatrice qui le nomme chancelier, convaincue de pouvoir le contrôler. Quand ils réalisent leur erreur, il est déjà trop tard.


Ce qui est saisissant, c’est ce que ça révèle. Quelque chose touche la psychologie, le désir, le besoin d’appartenir à quelque chose de solide.
C’est ce que Fromm analysera quelques années plus tard depuis son exil américain. La peur de la liberté, 1941. La liberté est épuisante. Elle oblige à se définir sans appui, à supporter l’incertitude, à vivre sans garantie. Alors les gens cherchent l’autorité. Ils veulent qu’on décide à leur place, qu’on leur désigne l’ennemi, qu’on leur redonne une place dans un tout cohérent, avec des balises stables. Le fascisme répond à ce besoin. Il coordonne. Il nomme. Il rassemble.
Je reconnais ce paysage, c’est celui de notre monde actuel.
Après des décennies d’ouverture, de diversité revendiquée, de remise en question des certitudes, quelque chose se referme partout en même temps. L’extrême droite progresse dans des pays où on ne l’aurait pas cru possible il y a vingt ans. Au Royaume-Uni, des marches antiimmigrants totalement décomplexées rassemblent des centaines de milliers de personnes. Les partis du centre s’adaptent plutôt que de résister. Seize ans de régime Orbán viennent cependant de se terminer en Hongrie. Tout n’est pas perdu.
Mais personne ne hurle. Le bon peuple a peur de son ombre, du pauvre, de l’immigrant, des trans. Pas des milliardaires qui financent les partis d’extrême droite. Pas des leaders qui coordonnent la colère à leur profit. La peur est là, bien réelle, mais elle regarde dans la mauvaise direction.
C’était vrai dans les années 30. C’est vrai maintenant.
Le cours a aussi introduit un concept central de la théorie critique : la reproduction sociale. Comment un système de domination se perpétue-t-il sans avoir besoin de la force? La réponse tient en trois pôles. L’économie organise ta vie avant que tu aies le temps de te poser des questions : c’est le monde du travail qui occupe une grande partie de ta journée. La psychologie fait le reste : la famille t’apprend très jeune ce qu’il est normal de désirer, de craindre, d’accepter, te dicte comment te comporter. La culture finalise le travail. Elle rend ça beau, naturel, évident, « tout le monde le fait, fais le donc », slogan d’une radio québécoise des années 70. Trois forces. Un seul résultat : tu reproduis le système sans t’en apercevoir.
Reste la question de la culture d’opposition. Le rock, le rap, toutes ces formes qui ont voulu briser le moule. Adorno aurait dit qu’elles ont fini par être récupérées, et je le crois: le rock’n’roll est passé de contre-culture à identité de marque et le rap signe des contrats avec Nike pendant que Gwen Stefani est critiquée pour son virage conservateur et que Niki Minaj se promène main dans la main avec Donald Trump.
Mais c’est une autre histoire, pour un autre cours.
Pour aller plus loin:
Stefan Zweig, Le monde d’hier : on voyait, on ne croyait pas.





C'est exactement comment je me sens. L'impression de vivre une autre fin de siècle. On peut vivre une fin de siècle alors que le siècle est déjà entamé. La fin du XIXe siècle a eu lieu en 1914. Ça fait peur!
J'ai lu "Le monde d'hier" ce printemps. Je m'y suis reconnue. (sauf pour la situation de la femme, mieux aujourd'hui, quoique...). Je regrette de ne pas suivre ce cours avec toi.
Félicitations pour ce grand texte!
Ça commence lentement. Insidieusement. Et les gens ne regardent pas plus loin que leur ombre.
Le mal est là. Tout comme il y était en 39-45.
On le voit à travers les médias.
Et pourtant, les appuis affluent.
Le monde change et ce n'est pas 4 trentes sous pour une piastre.
C'est un radicalisme presqu'accepté parce qu'il n'est pas lié à d'autres idéologies plus "connues".