Le twist, Elvis et un dernier hommage
Ces souvenirs qui dansent encore en moi
Hier, c’étaient les funérailles de mon parrain. Plus très jeune, abîmé par la tristesse. Sa compagne est partie avant lui, il y a un peu plus d’un an. Il ne s’est jamais remis. Ce n’était pas un décès attendu, mais ce n’était pas vraiment une surprise. La peine et la solitude, à un âge avancé, deviennent pour certains des états impossibles à supporter.
Et hier, je me suis rendu compte, encore une fois, que les rituels funéraires m’énervent. Pas par révolte adolescente, pas par cynisme, mais parce qu’ils donnent l’illusion de régler quelque chose. Comme si un cercueil, trois discours convenus et un buffet froid pouvaient réellement contenir l’immensité d’une existence, ou la brutalité d’une disparition.
Et on appelle ça « faire son deuil ». Comme si cela se faisait si vite.
Déjà, lorsque mon père est mort, j’avais ressenti la même frustration. En prononçant mon hommage, j’avais demandé aux gens présents d’oublier ce corps maquillé à outrance, cette version artificielle de lui. Mon père, le vrai, était taquin, rieur, un vrai tannant. Il travaillait jusqu’à l’épuisement pour nous rendre heureux, cumulant parfois trois boulots pour y arriver. Rien à voir avec cette dépouille qui ne lui ressemblait même pas.
Hier encore, pour mon parrain, j’ai senti le même décalage entre l’homme que j’ai connu et la version présentée. Mon parrain, c’est celui qui a amené la modernité dans une famille québécoise bien ordinaire. À la fin des années 60, il nous a fait découvrir Elvis, les Platters, Herb Alpert & The Tijuana Brass, The Supremes, ces sons nouveaux venus d’ailleurs, et toutes ces danses un peu loufoques comme le twist, le limbo, le hully gully que ma grand-mère trouvait presque diaboliques. C’était aussi un sportif, et pas que de salon : il aimait bouger, se tenir en forme. Et il fut le premier de la famille à voyager en avion, le premier aussi à divorcer, à une époque où l’Église tenait encore tout dans ses serres. Il n’en était pas fier, mais ce geste a ouvert une brèche d’émancipation : il nous a montré que c’était possible de reculer, de dire non, de partir si nécessaire.
J’aurais voulu qu’on parle de ça. Qu’on fasse entendre sa musique, qu’on évoque son rire, son audace, ses maladresses, son amour des hamburgers sans assaisonnement. Tout ce qui faisait de lui quelqu’un d’irréductible, unique, spécial. Heureusement, un montage de photos d’époque nous a permis un dernier regard sur son rapport au monde.
La vérité, c’est que je ne veux pas dire adieu. Je ne veux pas que mes morts deviennent des pierres, des dates sur un calendrier, des souvenirs domestiqués par les cérémonies. Je veux qu’ils restent vivants dans le chaos, les détails, les gestes minuscules. Ce qu’ils étaient vraiment, pas ce que le rituel voudrait en faire.
Je sais que pour beaucoup, les rituels apportent un confort, un cadre, une façon de mettre un peu d’ordre dans l’inacceptable. Je respecte cela.
Mais pour moi, le passage se fait ailleurs, dans une mémoire vivante, sans cérémonial figé, et sans les promesses religieuses d’un paradis futur, auxquelles je ne peux pas adhérer.
Ce qui me serre le cœur, ce n’est pas la mort elle-même, on y va tous, autant l’accepter. C’est l’idée qu’on m’arrache de la façon dont je me souviens. Qu’on standardise. Qu’on simplifie. Qu’on décide pour tous de ce qu’il faudrait ressentir, à quel moment, et selon quel protocole.
J’aimerais pouvoir dire que je veux qu’on laisse mes morts tranquilles. Que je veux garder leurs voix dans ma tête sans devoir les enfermer dans l’écrin immuable d’un hommage standardisé. Que je veux éviter de clore la relation sur des images formatées ou synthétisées qui n’ont plus rien à voir avec les vraies personnes.
Parce qu’ils continuent d’exister dans mes gestes, dans mes obsessions, dans mes façons d’écouter ou de me taire. Les morts que j’aime ne sont pas partis. Ils sont devenus un courant, quelque chose qui passe à travers moi, qui me traverse et qui me modifie encore.
Je refuse le rituel parce qu’il fige. Je préfère la mémoire qui circule, qui bouge, qui tremble, même quand c’est douloureux.
C’est ma manière d’aimer ceux que j’ai perdus.



Pour moé, l’rituel, c’est pas une fin d’histoire pantoute. C’est juste un p’tit débarcadère au bout du rang. Le canot est parti v’là belle lurette, pis y a déjà viré l’coude de la rivière.
Parce que les morts qu’on aime débordent toujours du cadre, comme une crue du printemps qui veut rien savoir des clôtures. Ils se cachent dans une toune qui joue au magasin général, dans une façon de virer une phrase qu’on s’est fait passer sans s’en apercevoir, dans la manière de tenir sa tasse de thé ou de regarder la pluie grafigner les vitres. Ils refusent eux aussi d’être mis dans l’même moule que tout l’monde.
Ton parrain n’était pas le corps exposé. Il était le gars qui a fait entrer Elvis dans une famille qui trouvait probablement déjà que le poivre était une aventure. Il était le premier à monter dans un avion, le premier à divorcer, le premier à montrer qu’une vie pouvait changer de direction même quand le village trouvait ça scandaleux.
Pis ton père n’était pas davantage le monsieur maquillé au salon funéraire. Il était le tannant qui riait trop fort et travaillait jusqu’à l’usure pour les siens.
Je pense qu’au fond on dit un peu la même affaire. Toi, tu refuses qu’on transforme les vivants en statues. Moi aussi. Les gens que j’ai perdus ne sont pas devenus des souvenirs. Ils sont devenus du monde intérieur. Ils habitent encore les détours de ma tête.
La seule différence, peut-être, c’est que je vois le rituel comme une vieille chaloupe mal construite. Elle prend l’eau de partout, elle craque, elle est incapable de transporter toute la personne qu’on vient de perdre. Mais des fois, elle aide simplement les survivants à traverser la première rivière.
Après ça, chacun continue le voyage avec ses fantômes.
Texte à venir, je crois bien…
Merci pour ce tres beau texte, qu'il repose en paix et toujours vivant dans vos souvenirs. Je pense que nos morts veillent sur nous