Le retour de l’auteur
De certificat de décès de l’auteur à son certificat d’authenticité.
Il ne s’agit pas ici de prendre la défense de l’intelligence artificielle. Ce qui m’intéresse est le geste que nous posons sur les textes.
Je suis fasciné par la nouvelle fonction de détecteur de textes produits par IA. Son existence repose sur une prémisse implicite, celle qu’un texte produit par IA est, par principe, inférieur.
Alors… pourquoi les détecter? Le lecteur peut très bien juger de la qualité de sa lecture lui-même. Recourir à un détecteur me semble être l’admission tacite que l’oeil, le cerveau humain n’arrive pas à discerner l’origine d’un texte, donc que la qualité n’est pas ce qui est jugé, finalement. Qu’est ce qu’on cherche à établir par ces détections? La qualité, vraiment, ou la pureté de sa provenance?
On veut retracer une filiation. Établir une généalogie du texte, une lignée sans mélange. Le détecteur ne lit pas, il dépiste. Il cherche la trace, la tare, le signe caché sous la surface qui trahirait une origine impure. Un texte propre, un texte de souche, opposé à l’autre, l’hybride, le métissé de silicium.
Est-ce qu’on s’imagine que la littérature a déja été complètement pure?
Les feuilletons du XIXᵉ siècle étaient parfois écrits à plusieurs. Des autobiographies, des discours politiques et même certains romans ont été confiés à des prête-plume, ces « auteurs nègres1 » dont le métier consistait à disparaître derrière une autre signature. Des éditeurs ont réécrit des manuscrits du grenier au sous-sol. Des romans ont été achevés après la mort de leur auteur. Depuis toujours, le ghostwriter a été toléré, parfois même protégé par le secret professionnel.
Qui croit que Sarcozy a écrit sa biographie tout seul??
Aujourd’hui, nous développons des outils destinés à révéler la moindre intervention d’une machine. Pourquoi cette différence ? Qu’est-ce qui, au fond, nous dérange : la collaboration… ou l’identité du collaborateur ?
Depuis les années 50, une grande partie de la théorie littéraire a démontré l’intérêt du déplacement du regard. On nous a dit d’oublier l’auteur pour nous concentrer sur le texte, puis sur sa lecture, et on semble aujourd’hui vouloir inverser le mouvement. Avant même de lire, notre intérêt se porte sur les conditions de production, les outils, le pourcentage de machine et d’humain qui aurait servi à son élaboration.
C’est un geste de marquage, comme on en a déjà vu. Avant même qu’un lecteur ne rencontre le texte, celui-ci est étiqueté. Il ne se présente plus simplement comme un texte, mais comme un texte IA. Le jugement précède la lecture.
Aucun intérêt pour le texte, tout le focus sur sa provenance.
C’est un fantastique paradoxe pour qui s’intéresse aux théories littéraires. Nous aurions passé un demi-siècle à relativiser la figure de l’auteur, pour en arriver à inventer des machines pour authentifier sa présence.
Je ne sais pas si ces détecteurs distinguent vraiment les textes. En revanche, ils révèlent déjà quelque chose de notre époque : nous semblons moins inquiets de ce que fait un texte que de la manière dont il a été fabriqué.
Et j’y vois encore une ironie certaine. Faire analyser nos textes par une IA pour en certifier la provenance, ne serait-ce pas l’ultime hypocrisie? Celle d’alimenter, d’une manière qui se veut justificatrice, la machine même que nous tentons de tenir à distance ?
Cette fonction sera désactivée de mes publications. Si un lecteur veut savoir ce que vaut un texte, qu’il commence par le lire.
Le terme « auteur nègre » est employé ici dans son sens historique, longtemps utilisé dans l’édition francophone pour désigner un prête-plume ou un ghostwriter. Il ne constitue évidemment pas une adhésion à cette terminologie, aujourd’hui largement abandonnée.



Utiliser un algorithme pour vérifier si un humain a écrit, afin qu'un autre algorithme nous résume l'article qu'on n'a pas lu… On vit une époque formidable.🤦🏻♂️
Tu m'apprends cette nouvelle option. En paramètres depuis longtemps il y a une option pour bloquer l'IA à ne pas enregistrer nos textes pour en faire whatever.
Mais depuis j'apprends que Substack permet la traduction simultanée et maintenant ceci, tout cela par une IA, qui pour traduire ou évaluer nos textes est bien obligée de d'abord les enregistrer, pour en faire whatever...
Ça se débranche comment ce nouveau truc ?