Le rendez-vous
La boîte de mouchoirs
«Se vogliamo che tutto rimanga com’è, bisogna che tutto cambi.»
Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Il Gattopardo
Deux ans… et même plus… deux ans que je patch des trous, que je vois à ce que l’essentiel soit pris en charge (je le prend en charge), que les factures se paient, que le corps se nourrisse. Et je ne sais pas si ces gestes changent quoi que soit, dans cette réalité qui ne m’appartient pas.
La semaine dernière, ça a lâché. J’ai lâché. Les demandes répétées d’aide financière, l’expression d’un danger imminent, ont eu raison de ma nature. Mère Teresa a touché le fond, surtout que le rôle limité d’ATM n’a rien de glamour ni de valorisant. J’ai fini par me sentir seule, ignorée dans mes besoins, alors que tout ce que je tente de faire est de répondre aux besoins d’un autre que j’aime. Ça a pris deux ans avant que j’accepte de voir que rien ne se règlerait tout seul. Que j’aurais, que nous aurions besoin d’aide. Je ne juge pas, c’est une maladie. J’ai surtout peur.
Alors voilà, j’ai contacté un service d’aide aux parents de toxicomanes, parce que je suis au bout de mes ressources, je ne sais plus comment répondre, je dois apprendre à me protéger tout en faisant tout en mon pouvoir pour le garder, lui, en vie, le temps qu’il réalise qu’il doit faire marche arrière ou un grand pas devant.
On m’a donné rendez-vous pour une rencontre où je mettrai sur la table mes craintes, mes attentes, mes besoins, ce que je sais de la situation, comment je voudrais que ça évolue… et on tentera de me donner les outils nécessaires pour cheminer dans tout ça.
Le trajet prend dix minutes en bus. Je connais le chemin.
À l’arrêt, mon téléphone vibre. Mon fils. Pas urgent, mais important. J’appelle quand même, parce que j’appelle toujours. Il me parle d’une situation en rapport avec son travail. Je l’écoute mal. Je pose les mauvaises questions… Je suis déjà tendue à l’idée de ce qui m’attend dans vingt minutes. Il se fâche, raccroche. Le bus arrive.
Dans la salle d’attente, je cherche le courriel de confirmation pour m’assurer d’être au bon endroit. On m’a dit de rester là, qu’on viendrait me chercher. Je réalise que je me suis assise sur une table basse plutôt que sur une chaise.
Elle arrive, prononce mon nom. Nous prenons l’ascenseur. Des banalités se disent, le trajet, pas de problème pour trouver. Les portes s’ouvrent.
Son bureau est vaste, sans fenêtre. Il y a une petite table avec deux chaises en vis-à-vis. En m’assoyant, je vois la boîte de mouchoirs de mon côté.
Elle me demande ce qui m’amène. Et je déballe tout. Les deux dernières années. Les années d’avant. On remonte à la naissance difficile, au séjour au service de soins intensifs de la maternité, déjà, garder en vie ce qui était d’abord fragile, aux difficultés scolaires malgré une intelligence vive et un apprentissage précoce de la lecture, autant des chiffres que des lettres. Son ennui constant en classe, kindergarden drop out, son refus de l’autorité et notre relation qui a toujours reposé sur des bases que je crois honnêtes et égalitaires. Je suis la mère, oui, mais je ne me sens pas au dessus de mes enfants, nous sommes côte à côte et cheminons ensemble dans cette aventure qu’est la vie. Et je sais dire que je ne sais pas, parfois.
Je pleure beaucoup en racontant tout ça. Ça dure longtemps, plus de deux heures. Je réponds aux questions, je pleure, je réfléchis.
Elle me dit que ce sera difficile, pour moi, que je participe actuellement au maintien de sa condition par l’aide financiere, que je dois changer cette dynamique, lui faire ressentir un inconfort de maniere à ce qu’il réalise sa condition. Je ne sais pas si j’ai la force necessaire. Il le faut, mais je ne sais pas. Pourquoi sauver une personne qu’on aime doit se faire en lui rendant la vie plus difficile? C’est d’un illogisme terrible à mes yeux, même si c’est ce que je lis partout, ce qu’on me repète partout.
Je peine à me souvenir de ce dont nous avons parlé. Je ne sais plus ce qu’elle m’a conseillé exactement, à part de limiter l’aide financière, d’accompagner physiquement pour les exigences que j’y attache désormais. Actuelle priorité, l’amener à voir un médecin. Elle m’a expliqué qu’il n’y arrivera pas de lui-même, que toute démarche prend des proportions énormes quand il s’agit de bouger, de sortir, de se mettre en action. Je comprends ça, mais en même temps, ça me fait peur. Aurais-je les bonnes réactions? Serais-je patiente et tolérante? Je l’ai déjà beaucoup été et je devrai l’être encore, mais ça me fait peur.
J’ai un autre rendez-vous la semaine prochaine, et je suis déjà émotionnellement fatiguée juste à y penser.
Je suis aussi consciente que je mets beaucoup d’espoir dans cette démarche et que je risque d’être décue. Je ne vois cependant pas comment parvenir à aider réellement autrement.
On a une longue route devant nous…




Je suis de tout cœur avec toi. Ma mère a vécu ça avec le plus jeune. Je ne crois pas qu’elle l’a un jour laissé tomber. Mais c’est triste à dire, mais il s’en est vraiment sorti - je crois, parce qu’on se voit pas vraiment, ayant un jour cessé de l’aider à le sauver - le jour où elle est morte. Il a repris sa vie en main, à sa façon, quand il a compris qu’il n’avait plus personne pour bouée.
Grosse bise.
Cette lettre à cœur ouvert, c'est touchant, et beau aussi dans la vulnérabilité, l'authenticité et l'amour.
Courage.