Le pire voyage au monde
De Winchester à Venise
Il y a quelques années, j’ai fait le « pire voyage possible au monde» en Angleterre, pays d’origine de mon compagnon. Pire voyage au monde parce que la princesse que je suis n’avait pas l’habitude des hôtels offrant des chambres avec une douche seulement, pas de bain où relaxer après une dure journée passée à visiter des châteaux en ruines, des vestiges romains de deux mille ans, des vieilles roches qui tiennent debout malgré tout… et quelle idée de faire de la route à chaque jour, c’est fou! On ne peut pas juste se poser quelque part et en faire le tour une bonne semaine? Parce que quelques heures ici et là, c’est décidément trop court!
Ce pire voyage au monde m’a été rappelé à la mémoire récemment, quand on m’a parlé de la basilique Saint-Marc qui s’enfonce (allo A. ). Parce que déjà, au début du XXe siècle, une cathédrale anglaise s’enfonçait. Et un homme a réussi à la sécuriser, tout seul avec des sacs de ciment et des briques, sous l’eau, dans le noir, en scaphandre.
Nous sommes partis de Lewes, et avons descendu sur Brighton, puis vers l’ouest… les classiques Stonhenge, Old Sarum, et autres pierres rendues précieuses par le temps. Nous sommes remontés vers Dorchester, ou Winchester, je ne sais plus lequel est venu avant.
Mais une fois à Winchester, la cathédrale s’est imposée à nous dès le matin. Imposée est le mot juste. Vue du dehors, l’immensité écrase. On tourne un coin et elle est là, massive, longue, posée dans le sol depuis des siècles.
À l’intérieur, la nef s’étire sur une longueur que je n’avais jamais vue dans une église. Le plafond en arc, les nervures de pierre qui se rejoignent là-haut. Les dentelles sculptées partout. Rien à voir avec les églises catholiques de chez nous, plus petites, chargées de dorures. Ici, c’est la pierre qui règne.
Le retable consiste en un mur entier de pierre calcaire, du sol au plafond. Pas de dorures, pas de couleur. Juste la pierre, et dans la pierre, une dentelle si finement ciselée qu’on se croirait devant quelque chose sorti d’un conte. Des mains humaines ont fait ça. On ne comprend pas comment.
Pour visiter la bibliothèque Morley il faut monter dans le triforium. On y conserve certains documents sur parchemin, peau de bête grattée et séchée. La Winchester Bible seule a nécessité les peaux de deux cent cinquante veaux. On n’y pense pas au premier regard, et puis on y pense. C’est terrible.
Il y avait aussi deux globes, l’un terrestre et l’autre céleste, achetés en 1685 auprès d’un cartographe hollandais. L’Amérique y était toute petite, approximative, à peine esquissée, avec l’île de Californie. C’était le monde tel qu’on le connaissait alors.
En redescendant, j’ai remarqué les dalles funéraires au sol. On marche dessus sans vraiment y penser, puis tout à coup on remarque les noms gravés, des rois, des reines, des nobles. L’idée de ce qui se trouvait juste en dessous, les os, la poussière d’humain sous nos pieds m’a troublée.
C’est là que j’ai vu le nom de Jane Austen. Je ne savais pas qu’elle avait vécu ici, qu’elle y était morte. Son nom était là, parmi tous les autres.
Nous avons rejoint un groupe qui suivait un guide. Il parlait d’un scaphandrier. Je tentais de faire du sens avec ce scaphandrier et une cathédrale, le lien n’était pas évident. Puis le guide a parlé de la cathédrale qui s’enfonçait sur un côté, et de la manière dont un seul homme avait réussi à solidifier cette construction gigantesque, en posant des briques et des sacs de ciment, sans voir ce qu’il faisait, guidé seulement par ses mains et, je crois, par sa foi. Qui d’autre qu’un croyant peut accomplir une telle tâche, avec les moyens du début du siècle ?
Cet homme s’appelait William Walker. Il faut savoir que Winchester est construite dans la plaine inondable de la rivière Itchen. Le sol est tourbeux, la nappe phréatique haute. Les Normands qui ont bâti la cathédrale en 1079 le savaient, mais le site était trop prestigieux pour choisir ailleurs. Ils ont posé les fondations sur un radeau de troncs de hêtres flottant sur la tourbe. Sept cents ans plus tard, les troncs avaient pourri. Les murs s’étaient mis à fissurer, à pencher. La cathédrale s’enfonçait. En 1905, des fissures étaient apparues dans les murs, certaines assez larges pour qu’un enfant puisse s’y glisser. On a fait appel à Francis Fox, ingénieur civil spécialiste des tunnels et des ponts. Il a tenté de creuser des tranchées sous les murs, mais quand on perçait la tourbe, l’eau envahissait tout et les pompes ne suffisaient pas. Fox a alors eu l’idée inverse : envoyer quelqu’un travailler sous l’eau. Walker était le meilleur plongeur de son époque, chef plongeur de la firme Siebe Gorman. C’est pour ça qu’on l’a choisi.
Son scaphandre pesait près de quatre-vingt-dix kilos. L’eau était trop boueuse pour que la lumière passe. Elle était aussi chargée des corps et des ossements des morts enterrés là depuis des siècles, ce qui la rendait septique. Il travaillait en obscurité totale, dans cette eau-là, guidé seulement par ses mains. Pendant les pauses, il retirait son casque pour manger et fumer sa pipe, puis replongeait. Chaque fin de semaine, il pédalait sur plus de cent kilomètres pour rentrer chez sa famille. Il revenait le lundi matin en train.
Quand le roi George V l’a honoré à Buckingham Palace, Walker a dit que ça le mettait mal à l’aise qu’on parle de lui en chaire devant tout ce monde. Il est mort le 30 octobre 1918, emporté par la grippe espagnole, douze jours avant l’armistice. Sur sa pierre tombale : The diver who with his own hands saved Winchester Cathedral.
Venise aussi s’enfonce. La basilique Saint-Marc, posée sur des pieux de bois dans une lagune, résiste depuis des siècles à l’eau qui monte et au sol qui cède. On ne se résigne pas : des digues mobiles ont été installées à l’entrée de la lagune, des barrières de verre protègent la basilique des crues mineures, du béton est injecté sous la place Saint-Marc. À l’intérieur, le sel ronge les mosaïques lentement, sans arrêt, et la restauration est permanente.
Quand on pense qu’au début du XXe siècle, un seul plongeur travaillant à tâtons dans l’eau noire a réussi à stabiliser une cathédrale entière avec des briques et du ciment, il devient difficile de croire que nous soyons aujourd’hui impuissants devant Venise.
Et pourtant, les fondations de Winchester bougent encore. Et Venise continue de s’enfoncer.










Quel magnifique texte! Didactique en plus! Quelle histoire!
Ahahah ! Bien joué !