Le luxe d’y croire
Sur le 8 mars et ce qu'on oublie de voir
Aujourd’hui, il paraît qu’il est bon d’être une femme. Aujourd’hui, oui, parce que demain, on ne sait pas.
Mais aujourd’hui, les institutions publient leurs messages inspirants, les entreprises célèbrent la diversité, les réseaux sociaux distribuent des fleurs virtuelles.
On célèbre la Journée internationale des droits des femmes.
Une journée. Vingt-quatre heures pour rappeler que la moitié de l’humanité existe, puis le reste de l’année, on retourne au même vieux programme habituel.
Depuis janvier, plusieurs féminicides ont déjà eu lieu au Québec. Les maisons d’hébergement sont saturées. La crise du logement rend presque impossible, pour certaines femmes, de quitter un conjoint violent. Et la violence est de plus en plus présente, de plus en plus visible.
Mais aujourd’hui, tout va bien, on célèbre.
On organise des panels sur le leadership féminin. On publie des portraits de femmes inspirantes. On remercie les femmes pour leur résilience, vous savez, cette qualité admirable qui consiste souvent à survivre à ce qui n’aurait jamais dû arriver.
Et pendant ce temps, ailleurs :
Des femmes vivent la guerre, accouchent dans des hôpitaux de fortune.
Des femmes se voient forçées de porter des grossesses à terme, qu’elles le veuillent ou pas.
Des femmes sont mariées enfants, puis travaillent pour quelques dollars par jour.
Des femmes disparaissent dans les statistiques.
Et ici, mon gouvernement décide de ce que les femmes ont le droit de porter pour enseigner. On appelle ça de la laïcité. On appelle ça les protéger. On ne remarque pas, ou on fait semblant, qu’on leur dicte quoi porter. Quand ce sera autre chose qu’un foulard, le pantalon peut-être, ou la longueur des cheveux, on sera bien surpris d’en être arrivés là.
Même dans les sociétés riches, la réalité est moins glorieuse que les slogans. La médecine a longtemps pris le corps masculin comme norme , reléguant les symptômes féminins au rang de variables secondaires. La douleur des femmes est encore minimisée, interprétée, psychologisée. On les écoute moins, on les croit moins, on les soigne moins vite.
Alors je regarde ce rituel annuel avec un malaise croissant et je me demande de quelles femmes parle-t-on, au juste ?
Celles qui peuvent assister à un brunch féministe ?
Celles qui reçoivent un message inspirant de leur employeur ?
Celles qui ont le luxe d’y croire ?
La journée du 8 mars n’a pourtant pas commencé comme ça.
Quand la militante socialiste Clara Zetkin a proposé cette journée au début du XXͤ siècle, il ne s’agissait pas d’une célébration. C’était un outil de mobilisation politique. Pas une journée pour dire merci aux femmes, une journée pour exiger des droits.
Avec le temps, la journée s’est assagie. Institutionnalisée par l’ONU, elle est devenue un rituel annuel, parfaitement compatible avec les discours officiels et les campagnes de communication.
C’est ce qui me dérange le plus.
Lorsqu’une cause devient une journée, elle risque de devenir une commémoration. Or on commémore ce qui est accompli. Les droits des femmes ne le sont pas encore.
Le lendemain, on tourne la page et la vie réelle continue pour toutes celles qui n’étaient pas dans le discours.
Alors aujourd’hui, pendant que les logos se teintent de violet, je penserai aux femmes qui ne sont pas dans la fête.
Celles qui fuient.
Celles qu’on ne croit pas.
Celles qu’on soigne de travers.
Celles à qui on a appris à se taire.
Et je me dirai qu’une cause qui tient dans une journée tient peut-être surtout dans une bonne conscience.





Merci d'avoir parlé de diverses réalités qui coexistent en même temps.
Je suis d'accord en grande partie, mais pas aussi pessimiste. Toute la journée, j'ai vu passer des affichages qui réclamaient nos droits et ceux de nos sœurs d'ailleurs. La lutte n'est effectivement pas terminée, mais elle n'a pas été complètement abandonnée non plus.
Sauf que (j'espère que tu me pardonneras une opinion politique) quand Bernard Drainville dit qu'il n'est pas féministe, ça me fait rager. Quand il ajoute qu'il fera beaucoup pour les femmes s'il devient premier ministre (que Dieu nous préserve, même si je ne crois pas en elle) et qu'il donne en exemple qu'il paierait pour plus de traitements de naissance assistée et qu'il aiderait les premiers acheteurs à acquérir une maison, tout ça dans le but que les Québécois puissent faire plus d'enfants (blancs et francophones étant sous-entendu), je rage.
Notez que je n'ai rien contre la fécondation assistée ni contre les premiers acheteurs. Je me demande seulement en quoi ces mesures sont spécifiquement dirigées envers les femmes.