Je suis Norma Jeane Mortenson.
Marilyn, c’était la scène. Moi? Pas du tout!
Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à ma pratique de l’écriture : à ses formes, à ses cadres, à ce qu’on attend aujourd’hui d’un texte, et de celui ou celle qui l’écrit.
De fil en fil, je me suis rendu compte que je tenais une position claire, que je n’ai pas envie de diluer. Elle touche à la visibilité, à l’exposition de soi et à l’intime dans les pratiques créatives contemporaines.
On évolue aujourd’hui dans un environnement où la présence compte souvent plus que le contenu, où l’intime devient une ressource, où la visibilité fonctionne comme une monnaie. Le résultat ? La valeur se déplace du texte vers la personne, de la pensée vers la présence, de l’écriture vers l’exposition.
Ce glissement est rarement questionné. Au contraire, on le présente comme une évidence, et même un progrès. On parle d’évolution des formes : une écriture désormais intermédiale, mêlant texte, image, voix et présence.
Mais ce qui me frappe, ce n’est pas tant l’hybridation des médias que la hiérarchie qui s’y installe.
Il arrive que le corps prenne toute la place, chargé de capter l’attention, pendant que le texte se retire à l’arrière-plan. L’intermédialité n’est plus un dialogue entre formes, mais une manière de fonctionner où l’écriture accompagne une présence mise en scène.
C’est cette bascule-là que je questionne, justifiée au nom de valeurs devenues presque incantatoires : plus de transparence, plus d’authenticité, plus de proximité.
Je n’en suis pas si sûre.
Je comprends la reprise de contrôle du corps. Je comprends le désir de le soustraire à la honte, à la confiscation, à l’appropriation subie. Je comprends la volonté de dire : c’est moi qui décide de ce que je montre. Je comprends le sentiment de prise de pouvoir.
Mais une question persiste : est-ce réellement une reprise de contrôle quand la visibilité devient la condition de l’attention ?
Autrement dit : reprend-on le pouvoir, ou accepte-t-on simplement de jouer selon des règles imposées ? Est-ce vraiment un choix? Parce qu’au fond, la logique reste la même. Ce qui est valorisé, c’est d’être conforme à un regard qui dicte ce qu’il veut voir.
On peut choisir comment être présente, mais refuser la scène elle-même reste difficile. La liberté existe, mais elle est encadrée et pour les femmes, la visibilité n’est jamais neutre. Le corps qui se montre est aussitôt évalué, scruté, jugé, sommé de correspondre à des normes précises de désirabilité.
Nelly Arcan l’a rendu impossible à ignorer : la valeur glisse du texte vers la personne, de la pensée vers la présence, de l’écriture vers l’exposition. La visibilité se présente comme un choix, mais elle impose une obligation : plaire.
Pour ma part, je n’ai aucune envie de voir le corps des autres ni de montrer le mien.
Le corps n’est pas mon médium. L’intime non plus, du moins pas sous forme d’exposition. On s’entend qu’il y a une différence fondamentale entre écrire l’intime et l’exposer pour capter l’attention.
Ma relation à la création passe par la langue, la forme, la pensée, la durée, par une intimité textuelle plutôt que corporelle. C’est une présence qui se construit dans le rythme et la cohérence, pas dans la mise en scène.
Refuser l’exposition n’est pas, pour moi, un manque de liberté : c’est un choix politique. Un choix qui dit que le corps n’est pas un argument, qui refuse de transformer l’intime en produit, qui ne confond pas visibilité et existence.
Ce n’est pas l’image que je refuse, je publie un selfie here and there. C’est le moment où l’image devient plus importante que ce que j’ai à dire.
La question décisive n’est donc pas de montrer ou non, mais de se demander quel travail l’image effectue à la place du texte. Si l’image disparaissait, est-ce que le propos tiendrait encore ?
Je peux montrer un visage sans faire de mon corps un médium. Je peux être visible sans faire de l’intime une monnaie. Je peux écrire sans performer.
Ce geste s’inscrit aussi dans une histoire plus longue : celle d’auteurs qui ont refusé de livrer leur corps au regard public pour que l’œuvre n’ait pas à se justifier par une présence.
Alors, si jamais on me publie et que je deviens une autrice connue, vous me trouverez dans mon placard, entre l’imperméable et la parka doublée, et certainement pas à la télé.



Pourquoi le nom de Réjean Ducharme me vient à l’esprit? Ai-je bien ou mal compris ce texte?
Je disais exactement ça à une amie l'autre jour. Que j'aimerais juste écrire dans ma petite maison tranquillement et que les paillettes et l'exposition ne m'intéressaient. Je ne veux pas devoir faire des vidéos YouTube ou tiktok pour vivre de mon art. Non. Je veux juste écrire et en vivre décemment. Est-ce impossible ?