J’aime les liens
Fabriquer du sens, même quand il n'y en a pas
C’est probablement un défaut professionnel, universitaire ou simplement personnel, mais je passe beaucoup de temps à chercher les fils qui relient les choses. Un livre me rappelle un autre livre. Un concept me renvoie à un auteur. Une conversation me fait penser à un événement survenu dix ans plus tôt. J’aime voir apparaître des constellations là où d’autres ne voient que des points isolés.
Parfois, cela permet de comprendre quelque chose.
Parfois, cela permet surtout d’inventer des histoires.
Ces derniers jours, deux événements ont retenu mon attention. D’un côté, des révélations concernant des policiers accusés d’actes racistes particulièrement odieux. De l’autre, la mort violente d’un policier lors d’un événement sans lien apparent avec cette affaire.
Et presque immédiatement, mon cerveau a fait ce qu’il aime faire.
Il a commencé à relier les points.
Tiens donc. La police traverse une période difficile. Son image est sérieusement écornée. Puis survient un drame qui suscite la sympathie du public. Quelle coïncidence…
Voilà. L’histoire est née.
Le problème, c’est qu’entre les faits et le récit, il n’y a rien.
Aucune preuve.
Aucun indice.
Aucun élément concret.
Seulement une succession d’événements et un esprit qui déteste le vide.
Nous sommes des machines à fabriquer du sens. Lorsqu’un événement A est suivi d’un événement B, nous cherchons spontanément un événement C qui expliquerait l’ensemble. Nous préférons souvent une mauvaise explication à l’absence d’explication.
C’est ainsi que naissent les rumeurs. Les légendes urbaines. Les théories du complot. Les récits qui semblent parfaitement logiques jusqu’au moment où l’on demande :
« Sur quoi repose exactement cette conclusion? »
Souvent, la réponse est embarrassante.
Sur rien. Ou presque rien.
Une impression. Une intuition.
Sur le plaisir de voir apparaître une forme dans le chaos.
Ce qui est troublant, c’est que ce mécanisme repose sur une qualité qui est généralement utile. Chercher des liens n’est pas un problème. Sans cette capacité, nous ne comprendrions ni l’histoire, ni la littérature, ni les sciences. Toute connaissance commence par un rapprochement.
Le danger apparaît lorsque nous tombons amoureux de notre propre histoire.
Lorsque la constellation devient plus réelle que les étoiles.
J’aimerai toujours chercher des liens. Je continuerai absolument à le faire. C’est une façon de lire, d’écrire et d’habiter le monde.
Mais il me semble de plus en plus important de conserver une petite phrase en réserve.
« C’est une belle histoire. Maintenant, qu’est-ce qui permet de croire qu’elle est vraie? »
Parfois, la réponse est solide.
Parfois, il n’y a que l’imaginaire.
Et l’imaginaire est capable de produire des mondes magnifiques autant que des erreurs spectaculaires.





Moi je souscris au point de jouer à ce jeu régulièrement :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikiracing?wprov=sfla1
Ça me fait penser aux vieux du village qui regardaient les nuages. Y en avait un qui voyait un cheval. L’autre voyait un dragon. Le troisième jurait que c’était la face de sa belle-mère. Le nuage, lui, faisait juste passer.
On est tous un peu comme ça. On prend trois événements qui marchent dans la même direction pis on leur tricote une destinée. On attache des ficelles entre des boutons qui n’ont jamais demandé à devenir une chemise.
Le cerveau déteste le vide comme les matantes détestent un buffet à volonté qui ferme à huit heures. Faque il remplit. Avec du sens. Avec des souvenirs. Avec des hypothèses. Avec des « ça peut pas être une coïncidence ».
Des fois, il a raison. Pis des fois, il construit un pont suspendu entre deux montagnes qui n’ont même jamais entendu parler l’une de l’autre. La difficulté, c’est pas de voir des constellations. C’est de se rappeler que les étoiles, elles, n’ont jamais signé le contrat.
Parce qu’entre une intuition brillante pis une théorie toute croche, il y a souvent juste une preuve qui manque. Pis une preuve qui manque, c’est pas un détail. C’est le trou dans la chaloupe.