Est-ce que tu me parles?
Le regard derrière l'écran
Je scroll, je m’arrête, je lis. Je recommence. Je relis. Je quitte.
Le même geste chaque soir, ou presque. Le doigt qui remonte l’écran comme on remonterait une eau noire pleine de visages, de peaux, de phrases interrompues.
Je te regarde publier tes photos, ton corps à moitié nu, tes textes qui ne commencent vraiment qu’en dessous, comme si les mots arrivaient après coup pour donner une gravité à ce qui devait d’abord être vu. Quelques lignes souvent. Une confidence calibrée. Quelque chose entre le journal intime et la vitrine.
Je ne suis pas jalouse. Je veux être claire là-dessus dès le départ, parce qu’on accuse vite les femmes de jalousie lorsqu’elles refusent d’admirer. Ce que je ressens en défilant devant certaines publications ressemble davantage à une forme de déception. Ou de fatigue. La sensation de voir rejoué sans cesse quelque chose de très ancien sous un vocabulaire neuf.
Et comme Despentes, je me demande pour qui tu as appris à te montrer? Qui t’a appris quoi montrer? Et surtout, de qui as-tu appris comment le montrer?
Nelly Arcan savait ce qu’elle faisait. Elle mettait son corps dans ses livres comme on expose une blessure qu’on refuse de refermer trop vite. Elle savait que ce matériau avait un coût, et elle écrivait ce coût. Elle ne prétendait pas être sortie du regard masculin. Elle ne maquillait pas la dépendance au désir des hommes en émancipation pure. Elle regardait le regard en face. Elle le laissait contaminer la phrase. Et c’est précisément là que naissait la littérature et sa propre mort.
Ce n’est pas la même chose que ce que tu fais.
Ce que tu fais, souvent, c’est jouer le jeu tout en conservant la posture de celle qui le dénonce. Ou peut-être même ne plus prétendre le dénoncer du tout : simplement jouer, avec assez de conscience critique pour rendre le tout acceptable culturellement. Et plus je te lis, plus je comprends que je ne suis pas la destinataire de ce que tu écris.
Je suis là, devant mon écran et je vois bien que ce n’est pas à moi que tu parles. Ton regard passe au-dessus du mien pour aller rejoindre un autre regard derrière moi. Tu parles à l’homme. Au patriarcat si tu veux, mais surtout à ses représentants très ordinaires : ceux qui paient, qui s’abonnent, qui aiment qu’on leur fasse croire qu’ils accèdent à quelque chose d’intime alors qu’ils consomment précisément sa mise en scène.
Et moi, tranquillement, je sors du texte.
C’est ça qui me trouble le plus. Cette manière d’être exclue d’une conversation menée pourtant par des femmes, autour du corps des femmes, au nom des femmes. Toute cette réappropriation finit parfois par reconstruire exactement le même théâtre, avec simplement un éclairage plus flatteur et un langage du soi optimisé pour le feed.
Je ne dis pas que le corps n’a pas sa place dans l’écriture. Ce serait absurde. Le corps est partout. Dans le rythme des phrases. Dans la honte. Dans le désir. Dans la faim, dans la maladie, dans la fatigue, dans la peur de vieillir. Je dis seulement que je sens la différence entre un corps traversé par une pensée et un corps utilisé comme seuil d’attention.
Et dès que je sens l’appât, quelque chose en moi décroche.
Ce n’est pas de la pudeur. Ce n’est même pas un jugement moral. C’est plus simple, et peut-être plus triste que ça.
J’ai juste l’impression qu’on ne me parle plus.





Très intéressant se texte qui porte à la réflection.
“je sens la différence entre un corps traversé par une pensée et un corps utilisé comme seuil d’attention.” : me donne envie d’y réfléchir, de comprendre mieux les tenants et les suites, les rapports entre la séduction et l’obscénité - je ne sais pas pourquoi j’ai pensé au burlesque… À lire, c’est brillant !