Entre deux mondes
Pendant quelques heures, toutes les directions demeurent encore possibles.
I am the passenger
And I ride and I ride…
— Iggy Pop
Cette semaine, j’ai lu quelques textes sur les départs, sur la mélancolie qui s’accroche aux êtres dans les aéroports. Ça m’a fait réfléchir.
Pour ma part, j’aime les aéroports.
Les gares. Les quais de métro aussi. Tous ces lieux où l’on ne fait jamais que passer. Mais j’aime particulièrement les aéroports.
C’est étrange, parce qu’au fond, il n’y a pas grand-chose à aimer. Les sièges sont inconfortables. La nourriture est hors de prix. Les annonces sont répétitives. On retire ses chaussures, on vide ses poches, on fait la file, on attend encore.
Et pourtant.
Ce sont des lieux où personne n’est vraiment chez soi, mais où tout le monde participe, pour quelques minutes ou quelques heures, au même mouvement. On se presse ou on attend. On observe, on somnole, on patiente.
On est encore ici, tout en étant déjà un peu ailleurs.
Les valises roulent comme des promesses. Les écrans affichent des villes accessibles qui, quelques instants plus tôt, n’étaient encore que des noms sur Google map. Les adieux n’ont pas tout à fait eu lieu. Les retrouvailles non plus.
On flotte entre deux vies, deux langues, deux fuseaux horaires, deux versions de soi.
J’ai toujours aimé ces non-lieux. On les dit impersonnels, interchangeables. Pourtant, ils concentrent une densité d’humanité étonnante.
On y croise des départs joyeux, des exils silencieux, des retours inespérés, des séparations définitives, des désespoirs trop grands pour ceux qui les portent.
Une jeune femme essuie discrètement ses yeux devant un écran des départs. Un enfant dort sur trois sièges pendant que ses parents surveillent les bagages. Un homme fixe les pistes derrière les baies vitrées. Quelqu’un s’apprête peut-être à commencer une nouvelle vie. Quelqu’un d’autre rentre chez lui après des années d’absence.
Personne ne raconte son histoire.
Pourtant, les histoires sont partout.
L’aéroport est un seuil.
Cet endroit où le monde hésite un instant avant de continuer, de revenir ou de disparaître derrière une porte d’embarquement.
Il n’y a rien à faire sinon observer ce qui circule devant soi, demeurer un instant dans l’embrasure, accepter cette suspension étrange où nous ne sommes déjà plus tout à fait celui qui est parti, sans être encore celui qui arrivera.
C’est exactement ce que j’aime dans les aéroports.
La possibilité.
Le tableau des départs ressemble un peu à un inventaire de vies alternatives. Pendant quelques instants encore, toutes les directions demeurent possibles.
Puis une porte s’ouvre.
Une autre se ferme.
Et nous choississons finalement une histoire parmi toutes celles qui auraient pu exister.
Les aéroports ont quelque chose des expériences de pensée.
Pendant quelques heures, nous sommes tous des chats de Schrödinger : déjà partis, pas encore arrivés, ici et ailleurs à la fois.
Combien de versions de nous-mêmes restent encore sur le tableau des départs ?




The Passenger.
Iggy Pop.
Faudrait bien qu'on se fasse une playlists commune.
Ce serait un hit.
Et ce texte.
Magnifique. Immersif.
Encore.
Les images. Fortes.
Merci d'écrire.