El diablo cojuelo
Le diable boiteux aux yeux bleus
Voici ma participation au prompt-photo de cette semaine…
Le magnifique masque du Diablo Cojuelo m’a inspiré un conte.
Les jeunes, approchez… je vais vous raconter comment j’ai rencontré le diable.
Oui, oui, le diable… un diable d’homme. Un très beau diable.
J’ai rencontré le diable. Il avait les yeux bleus, pis il boitait un peu, un tout petit peu.
Le diable, quand il te choisit, il ne vient pas à toi en disant hola chica, yo soy el diablo y te quiero mucho. Ce serait beaucoup trop facile. Non. Il te regarde avec ces yeux-là, si doux, si langoureux. Il te fait fondre tout doucement et il te demande dans un souffle :
“Are you afraid of me?”
Toi, tu réponds en riant :
« Ben non, voyons! Pourquoi j’aurais peur? »
Six mois plus tard, comme une petite tête de linotte, tu te dis que t’aurais dû répondre oui et partir en courant. Mais voilà… il y avait ce regard. Et comme ça faisait une éternité qu’on ne m’avait pas regardée comme ça, j’ai tout bonnement fondu. Une véritable raclette.
J’ai longtemps résisté, faut pas croire que j’ai sauté dans le cerceau du premier coup. J’ai fait ma précieuse. En vérité, je ressentais un malaise sans jamais réussir à mettre le doigt dessus. Y avait rien dans son attitude, rien dans ses paroles, rien dans ses gestes qui justifiait cette méfiance. Il était drôle, gentil, décomplexé, aimable, libre. Il était différent, c’est tout. Mais différent comment? Je n’en avais aucune idée. Pis un étranger, c’est toujours un peu… étrange, non?…
Quand nous sommes devenus amants de week-end, il prenait de plus en plus de place. Dans mon appartement, dans mon quotidien, dans mes pensées. Pourtant, il continuait de répéter :
“Don’t fall in love with me. It’s just a game.”
Je trouvais ça presque romantique. Je croyais qu’il avait peur de souffrir, de s’engager. Avec le recul, je me dis qu’il m’expliquait les règles, simplement. Je les entendais, mais je les traduisais dans ma langue à moi. Et puis, il savait me faire rire, m’enchanter avec ses histoires de bouts du monde, ses contes merveilleux qui me faisaient rêver. Alors, mes inquiétudes disparaissaient, pour mieux revenir les jours suivants.
Avec lui, tout semblait permis. Il m’offrait l’envers du décor. Là où le raisonnable passait pour de la lâcheté, où les interdits devenaient des invitations et où chaque folie ressemblait à une preuve d’amour.
Un jour, je suis allée me faire tirer au tarot, juste par curiosité. Ce fut la première et la dernière fois de ma vie. J’ai eu tellement peur que j’ai plus jamais laissé personne toucher à mon avenir.
La dame n’avait rien d’une mystérieuse gitane sortie d’un roman. On est pas dans le Comte de Monte-Cristo, là… C’était une femme tout à fait ordinaire, le genre qu’on imagine dormir avec des bigoudis sur la tête. Une espèce de Madame Irma, quoi. En moins cool.
Elle me fit battre les cartes, les aligna soigneusement devant elle et retourna la première.
Le Diable.
Évidemment.
Je suis sortie de là tellement bouleversée que je ne me souviens plus d’aucune autre carte. Il devait pourtant bien y en avoir. Je les ai toutes oubliées. Il ne m’est resté que le diable. Et puis j’ai oublié le diable, lui aussi. Parce que, franchement, qui croit aux oracles?
On peut dire ce qu’on voudra du diable, mais une chose est certaine: il ne ment pas. Il te dit très exactement ce qu’il veut de toi… mais naturellement, c’est tellement gros que tu prends tout ça pour une blague. Meuh non, voyons, il va pas s’incruster dans ton cerveau jusqu’à ce que tu cèdes et que tu lui laisses ta voiture, ta carte de crédit, tes clés d’appart, ton frigo, le bar ouvert et ton cul quand ça lui chante.
Et puis vient le jour où il demande. Un truc gros comme un camion de pompier.
Tu ris. Ben voyons donc… personne ne demande ça pour vrai.
Pis là, il recule.
Oublie ça, qu’il dit, c’est trop compliqué, il va s’arranger autrement. Il part dormir ailleurs.
Ton rire vire jaune. Ton ventre se tord.
Et te voilà, prête à donner ta chemise, littéralement, parce qu’autrement t’es la pire égoïste au monde. Toi, avec tous tes privilèges, tu refuses d’aider l’homme de ta vie? Lui, étranger, si seul? Et puis, sans que tu voies venir le coup, il va même jusqu’à demander de quelle sorte d’amour on parle ici?
Oh, finalement, il parle d’amour….
Pis là, tu fonds encore une fois, encore plus vite. Et tu roucoules, la tête sur sa poitrine…
La voiture? D’accord, mais juste la semaine, et je la veux devant la porte à 21h, pas 21h15.
Le frigo? Bien sûr, sers-toi.
La carte de crédit — Oh… celle-là, elle fait mal.
Mais sois raisonnable, quand même.
Impossible de lui adresser le moindre reproche, le diable te regarde avec ses grands yeux bleus et te répond avec un sourire tranquille :
“It’s not personal.”
Sauf que t’as encore rien compris, le diable ne fait jamais rien de personnel. Il fait juste sa job de diable.
Et tu cèdes encore une fois… pis tu vas travailler en autobus.
Et là, le diable est heureux. Il te baise comme une reine. Tu te sens magnifique, reflétée dans ses yeux bleus.
Tu crois encore que tu lui donnes des choses alors qu’il prend, morceau par morceau, la seule chose qu’il est venu chercher.
Le jour où il est parti, j’ai voulu faire l’inventaire de ce qu’il m’avait pris. J’ai vérifié les clés, les papiers, les meubles, les livres. Tout était là. Absolument tout.
Puis je suis passée devant un miroir.
J’ai regardé longtemps cette femme que je connaissais pourtant par cœur.
Elle me ressemblait.
Elle avait ma voix, mes gestes, mes souvenirs, mais quelque chose était passé par là.
Et je ne savais plus très bien qui regardait le monde à travers mes yeux.
Are you afraid of me?




Toi aussi tu fais un glissement. Est-ce vraiment un conte, se dit-on à la fin. Il y a une chose que j'ai énormément aimé et qui est passé trop vite pour moi : l'usage des langues. J'ai trouvé dommage que tu m'expliques le parallèle avec le fait de traduire dans "ta langue à toi". Ça aurait mérité un développement - selon moi, parce que je suis curieux.
Le coup de la raclette, j'ai franchement éclaté de rire. Le regard. L'obligation au partage. Ça m'a énormément parlé. Je ne sais pas si c'est une expérience partagée par tous : ça m'a interrogé.
Brau boulot. J'ai réagi avec mes tripes plutôt qu'avec ma tête.
J'adore! Merci pour ce texte qui pourrait presque passer pour une sorte d'auto-fiction... ?