École de Francfort - Dixième cours
La peur de la liberté, encore ça
En 1941, Erich Fromm publie La peur de la liberté depuis son exil américain. L’Europe est en guerre et le nazisme semble avoir réussi l’impensable : obtenir l’adhésion enthousiaste de millions de personnes. Fromm ne cherche pas d’abord à comprendre Hitler. Ce qui l’intéresse, ce sont les gens ordinaires qui l’ont suivi. Pourquoi tant d’individus acceptent-ils volontairement de remettre leur liberté entre les mains d’un tel chef?
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, la question demeure étonnamment actuelle, â mon grand désarroi. Cette semaine, dans un cours consacré à l’École de Francfort, j’ai découvert que ces auteurs ne s’intéressaient pas seulement au fascisme comme idéologie politique, mais que leur véritable interrogation portait sur les conditions sociales et psychologiques qui rendent certaines populations réceptives à l’autoritarisme.

Pour Fromm et Adorno, le fascisme ne constitue pas une anomalie historique apparue soudainement dans l’Allemagne des années 1930. Il révèle plutôt une possibilité permanente des sociétés modernes. La personnalité autoritaire ne désigne pas simplement quelqu’un qui admire les dictateurs. Elle renvoie à une manière particulière de se rapporter au monde, à l’autorité et à l’incertitude.
Fromm part d’une hypothèse dérangeante. Nous avons tendance à considérer la liberté comme un absolu dont tout le monde devrait naturellement vouloir davantage. Mais, être libre signifie devoir choisir, assumer ses erreurs, vivre avec le doute et accepter qu’aucune autorité supérieure ne viendra garantir que nous avons raison. Cette responsabilité peut devenir angoissante. Dans certaines circonstances, l’autorité apparaît comme une solution séduisante parce qu’elle soulage les êtres du poids de l’incertitude.
Pour Fromm, la personnalité autoritaire ne naît pas spontanément. Elle se forme au cours de la socialisation. La famille joue ici un rôle central puisqu’elle constitue la première médiation entre l’enfant et la société. C’est à travers elle que l’enfant apprend les règles, les interdits et son rapport à l’autorité. Fromm croit que les transformations de la famille moderne ont contribué à fragiliser ce processus. Selon lui, l’affaiblissement de certaines figures traditionnelles d’autorité prive l’enfant d’une médiation importante entre lui et le monde social. L’autorité n’est alors plus véritablement intériorisée. Au lieu de devenir une capacité à se gouverner soi-même, elle est recherchée à l’extérieur, dans le chef, le parti ou toute autre figure susceptible de fournir des repères et des certitudes.
La question cesse alors d’être uniquement psychologique. Elle devient profondément sociologique. Il ne s’agit plus seulement de demander pourquoi certaines personnes adhèrent à des discours autoritaires, mais de se demander quel type d’individu une société donnée se trouve à produire.
Cette réflexion conduit à la figure de l’agitateur étudiée par Leo Löwenthal et Norbert Guterman. L’agitateur est une figure politique qui prospère sur le malaise social. Sa fonction n’est pas d’analyser les problèmes ni de proposer des solutions, mais de transformer les frustrations, les peurs et les ressentiments en adhésion politique.
Pour y parvenir, il adopte souvent ce qu’Adorno appelle la posture du Great Little Man. Il se présente à la fois comme un homme ordinaire et comme un personnage exceptionnel. Il partage les préoccupations du peuple tout en prétendant posséder les qualités nécessaires pour le sauver. Cette double identité lui permet de susciter simultanément l’identification et l’admiration.
Donald Trump illustre bien cette mécanique. Bien qu’il appartienne depuis longtemps aux élites économiques américaines, il a construit une image de proximité avec les travailleurs et les laissés-pour-compte, se présentant simultanément comme un homme extraordinaire et comme quelqu’un qui comprend les préoccupations du citoyen ordinaire.
Plus près de nous au Québec, un de nos politiciens se vantait d’avoir des amis de la classe très moyenne et de prendre son café au Tim du coin tout en vivant dans un petit manoir valant 5 millions de dollars en 2021.
L’agitateur ne crée pas le malaise social. Il l’exploite. Au lieu d’analyser les causes réelles des difficultés économiques, politiques ou culturelles, il transforme des frustrations diffuses en colère dirigée vers des groupes désignés comme responsables.
Les études sur la personnalité autoritaire conduisent également à une conclusion qui me paraît particulièrement importante: les individus n’agissent pas toujours selon leurs intérêts matériels. L’identification au groupe, le besoin de reconnaissance, la recherche de certitudes ou le désir d’appartenir au « bon camp » peuvent parfois peser davantage que les considérations économiques. Cette observation permet de comprendre pourquoi certaines personnes soutiennent des politiques qui semblent aller à l’encontre de leurs propres intérêts.
L’ensemble de cette analyse est à la fois convaincant et troublant. On reconnaît que l’autoritarisme ne repose pas uniquement sur l’ignorance, la pauvreté ou la manipulation, mais qu’il s’appuie également sur des besoins psychologiques bien réels et sur des structures sociales favorisant leur développement.
Malgré tout, une question me reste.
Je comprends les mécanismes décrits par Fromm et Adorno. Je comprends comment l’incertitude peut devenir angoissante et pourquoi certaines personnes sont attirées par les réponses simples. Ce que je comprends moins, c’est ce que l’on croit réellement gagner en réduisant le champ des possibles.
Pourquoi faudrait-il choisir entre sa propre culture et celle des autres? Pourquoi faudrait-il voir une menace dans des façons différentes de vivre, de croire ou de s’habiller? Pourquoi la diversité serait-elle nécessairement vécue comme une perte?
Je peux être attachée à ma culture sans souhaiter qu’elle soit la seule. Je peux être mère à la maison et apprendre de mes voisines marocaines. Je peux apprécier les traditions d’ailleurs sans renoncer aux miennes. Je peux voyager dans les Caraïbes sans vouloir retrouver un McDonald’s à chaque coin de rue. Rien de tout cela ne m’enlève quoi que ce soit. Au contraire, chaque rencontre, chaque différence et chaque perspective nouvelle élargissent un peu plus le monde que j’habite.
Peut-être est-ce là que se situe la véritable ligne de fracture. Certaines personnes regardent la diversité et y voient un désordre qu’il faudrait contenir. D’autres regardent la même diversité et y voient une richesse, une occasion d’apprendre et d’agrandir leur horizon.
L’École de Francfort explique remarquablement bien la première position. Quant à la seconde, elle continue de me sembler tout aussi humaine, mais infiniment plus intéressante.




