Apprendre à dire non
Deuxième rencontre
Lors de mon retour de la première rencontre, j’ai dû m’aliter. Tout le reste de la journée, tout le lendemain. Sortir ce qu’on garde en dedans depuis longtemps, ça jette par terre. Je ne sais pas encore si c’est bon signe ou mauvais signe. Il paraît que c’est nécessaire.
Avant cette première visite, mon fils m’avait appelée alors que j’attendais le bus pour m’y rendre. J’étais stressée, je ne l’ai pas vraiment écouté ni laissé parler. Son employeur offre des départs volontaires avec une prime de deux ans de salaire. L’opportunité de payer les dettes, de déménager, d’aller en détox, de se refaire une santé, de se réorienter. Tout ça lancé à toute vitesse avec le trafic en bruit de fond. Ma première réaction a été la panique : la perte d’emploi, la perte du logement. Puis son père et moi en avons parlé, et nous sommes convenus que ça pouvait aussi être un tremplin vers un mieux-être, une sortie possible de ce cycle mortifère.
À la conversation suivante, j’ai laissé mon fils m’en dire plus. J’ai choisi l’espoir plutôt que la peur de l’avenir. Il y a quand même eu des demandes d’aide financière. Moins que les semaines précédentes, mais il y en a eu. Je ne sais toujours pas dire non. Je sais que ça ouvre la porte à la consommation. Je ne peux pas non plus le laisser sans manger ou sans électricité. Ces deux vérités coexistent et je n’ai pas encore trouvé comment les réconcilier.
À la deuxième rencontre avec l’intervenante, j’ai parlé de mes craintes, de mes espoirs, de mes doutes au sujet de cette décision finalement concrétisée. Dans une semaine, il sera sans emploi. Elle me dit que le fait qu’il envisage de lui-même d’aller en thérapie est une très bonne nouvelle. J’ai parlé de moi surtout : les conjoints financièrement dépendants dans le passé, cette tendance à aider, à sur-aider, cette mère Teresa intérieure qui voudrait régler tous les problèmes du monde et de tout le monde. Mon diagnostic de TPL. Ma thérapie en EMDR et ce qu’elle m’a fait traverser. J’ai encore un peu pleuré, mais moins, j’étais avertie.
L’intervenante m’a demandé de réfléchir à ce que ça m’apporte, d’aider financièrement mon fils. La réponse n’a pas été longue à venir : ça me donne une aura de bienfaitrice, la bonne fée de l’histoire. Une manière de réparer mes manquements de mère drôlement fuckée. Une impression de contrôle sur la communication. Tant que j’aide, le canal reste ouvert. Pas pour les bonnes raisons, rien de ce qui compte vraiment ne s’y dit, mais le canal est ouvert.
L’heure a passé vite. Au retour, j’ai mangé. Une heure plus tard, j’avais d’atroces douleurs dues aux reflux gastriques. Des douleurs qui ont duré jusqu’à la nuit malgré les médicaments qui, d’habitude, les font cesser.
La semaine précédente, l’intervenante m’avait dit que ce problème de santé que je traîne depuis deux ans est directement lié à cette situation, qui elle aussi dure depuis deux ans. Coïncidence? Je ne sais pas, mais je doute de ces sauts dans des espaces où la pensée magique s’installe et où les causes à effets sont trop faciles à établir. Mais je demeure étonnée de me voir autant somatiser (oui, oui, c’est ce que j’en comprends) alors que ces rencontres ne font pas partie d’une thérapie, mais visent à m’outiller pour mieux me protéger.
Je suis toujours très inquiète au sujet du choix que mon fils a fait. S’il devait ne pas suivre son plan? S’il dépense tout cet argent pour la consommation? S’il se retrouve sans emploi, sans logement? Je ne peux pas l’accueillir ici, il n’y a pas l’espace. Mais je dois comprendre que ça ne m’appartient pas. Que oui, j’étais responsable de sa survie à sa naissance, et qu’aujourd’hui, je ne le suis plus. Qu’il a tous les outils en main pour s’en sortir, s’il le désire. Que je n’ai pas à compenser ses choix.
Alors on en est là. J’apprends à dire non. C’est peut-être la leçon la plus difficile qu’il m’ait été donné d’assimiler.
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