2,5 centimètres
La mesure de mon insouciance
J’ai fait hier une découverte, une de celles qui ne font presque pas de bruit, mais qui laissent dans leur sillage une inquiétude tenace.
On attrape, presque machinalement, le ruban à mesurer qui traîne depuis plus de vingt ans sur notre table de travail (ceux qui savent savent). On se mesure, pour rire, parce qu’on s’obstine à savoir laquelle est la plus grande… et le ruban annonce un chiffre qu’on ne reconnaît pas.
J’ai perdu un pouce.
Ce n’est rien, un pouce. À peine 2,5 centimètres. Pourtant, depuis que je l’ai constaté, quelque chose me serre le ventre. Parce que je sais que les corps ne rapetissent pas sans histoire.
À la fin de la vingtaine, j’ai pris des corticostéroïdes pendant près de deux ans pour traiter un purpura thrombocytopénique immunologique (PTI), une maladie auto-immune où le système immunitaire détruit les plaquettes du sang. On devient hémophile sans l’être.
Mon PTI était particulièrement coriace. Il a résisté aux traitements et m’a finalement conduite jusqu’à une splénectomie, l’ablation de la rate. Les corticostéroïdes ont fini par faire leur travail, mais personne ne m’a parlé de ce qu’ils pouvaient laisser derrière eux. À l’époque, je voulais simplement guérir.
Les années ont passé. Puis, à quarante-cinq ans, on m’a annoncé que mes cataractes précoces étaient probablement liées à ces traitements.
Il y a une dizaine d’années, un médecin d’une clinique privée a regardé mon dossier et s’est immédiatement inquiété de mes os. Il était prêt à me proposer un traitement injectable avant même que j’aie l’impression d’avoir été réellement évaluée. Je suis repartie sans rien accepter. Ce n’était peut-être pas une erreur de sa part. Peut-être en était-ce une de la mienne. Mais je ne lui faisais pas confiance, et, en médecine comme ailleurs, la confiance compte.
Aujourd’hui, je me demande non pas s’il avait raison, mais si son inquiétude avait simplement plusieurs années d’avance sur la mienne.
Je n’ai pas de médecin de famille. Il faut maintenant trouver quelqu’un qui acceptera d’évaluer la situation, de prescrire les examens nécessaires et, si c’est bien ce que je crains, de déterminer quel traitement pourrait ralentir ce qui est peut-être déjà en cours.
Je regarde mon corps autrement. Je pense à mes vertèbres. Je me demande si l’une d’elles s’est tassée sans que je m’en aperçoive. J’ai peur d’une fracture silencieuse. J’ai peur de découvrir que mon squelette se fragilise depuis des années pendant que je vivais ma vie sans le savoir.
Mon corps est devenu une énigme. Je revis cette grande chute qui m’avait tellement secouée, puis cette étrange sensation de relâchement sous mon aisselle gauche, près du sein, apparue quelques semaines plus tard. Même mes reflux gastriques, je me demande maintenant s’ils ont un lien. Je ne sais plus ce qui est un symptôme, ce qui est un souvenir ou ce qui est simplement la peur qui cherche des preuves. Mon esprit relit le passé à la lumière d’un simple chiffre. Il rapproche des événements qui n’ont peut-être jamais eu le moindre lien entre eux.
Si je ne m’étais pas mesurée hier, aujourd’hui serait une journée comme une autre.
C’est une drôle de sensation. Le plus étrange n’est pas d’avoir perdu un pouce. C’est de découvrir que, depuis hier, je n’habite plus tout à fait le même corps.
J’ai l’impression d’être devenue, presque du jour au lendemain, une petite chose fragile qui s’effrite.





C'est un peu compliqué de parler de ce texte. Néanmoins, si je veux faire un remake de l'homme qui rétrécit, je sais qui appeler. 🙂↕️.