Y a pu de beurre de peanut - Épisode 7
Le mauvais numéro
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Le téléphone sonna à six heures du matin.
La mère répondit avant d’être tout à fait réveillée, le réflexe du parent, la main qui trouve le cell dans le noir sans que le reste suive. Elle dit allô. Rien. Elle dit allô encore. Toujours rien, mais pas le rien d’une ligne morte, non: le rien de quelqu’un qui respire sans vouloir se faire entendre.
Elle attendit.
La respiration continuait, lente, régulière, avec dans le fond un bruit qu’elle prit d’abord pour du vent. Puis elle comprit que c’était du bois. Le craquement lent et profond du bois qui travaille.
Elle raccrocha.
Elle resta assise sur le bord du lit, les pieds sur le plancher frais, la main encore sur le cell. Six heures deux. Dehors, le ciel était gris pâle et les arbres du parc se découpaient dessus. Tout était calme. Pas même un petit vent.
La sonnette rententit à six heures vingt pendant qu’elle faisait le café.
Kevin descendit, les cheveux en l’air, les yeux encore à moitié fermés. Il ouvrit la porte. Le balcon était vide. Le trottoir était vide. La rue était vide, sauf pour une voiture garée de l’autre côté et un sac de chips que le vent poussait lentement sur l’asphalte.
Il referma sans rien dire. Il s’assit à la table. La mère lui versa un jus sans le regarder.
On sonna à la porte une deuxième fois.
Kevin se leva, ouvrit grand la porte. Balcon vide. Trottoir vide. La même voiture. Le même sac de chips rendu au coin. Il sortit sur le balcon, regarda des deux côtés de la rue. Personne ne courait. Personne ne se cachait derrière les autos. Il rentra.
— Y a personne, dit-il.
— Je sais.
La façon dont elle le dit, sans surprise, sans question, avec juste une légère fatigue, fit comprendre à Kevin que ce n’était pas la première fois.
Lionel se réveilla vers sept heures quinze, avec son air ordinaire de samedi matin, pyjama, cheveux aplatis, réclamant des céréales. Il mangea. Il regarda la télé. Il ne demanda pas pourquoi sa mère restait debout dans la cuisine au lieu de s’asseoir, ni pourquoi Kevin le regardait avec un peu trop d’attention.
À neuf heures moins dix, quelque chose frappa dans le mur du salon.
Un coup. Sourd. Profond. Venu de l’intérieur du mur même, pas de l’autre côté. Il n’y avait rien de l’autre côté, juste l’air entre les deux maisons. Un coup comme un poing.
— C’est quoi ça? demanda Lionel.
— La maison qui travaille, murmura la mère.
— Les maisons travaillent pas de même, voyons.
Il avait dit ça simplement, comme un fait. Il se rassit sur le sofa et baissa les yeux vers la télé. La mère et Kevin s’échangèrent un regard par-dessus sa tête.
Quelques secondes plus tard, un second coup résonna quelque part dans la maison. Aussi fort que le premier. Le même bruit, mais déplacé.
Personne ne parla.
Lionel tourna brièvement la tête avant de revenir à son émission.
À neuf heures, le cell sonna encore.
Kevin était dans la cuisine. Sa mère tendit la main vers son téléphone sur le comptoir, regarda l’écran, s’arrêta.
— Quoi? dit Kevin.
Elle lui montra l’écran sans rien dire.
Son propre numéro.
Elle s’appelait elle-même.
Elle répondit quand même, après quatre sonneries. Elle dit allô. Et sa propre voix lui répondit, la sienne exacte, le même grain, la même légère fatigue du matin. Un allô identique, superposé au sien, une fraction de seconde en retard. Un écho qui aurait pris la mauvaise direction.
Puis le craquement de bois. Plus proche que ce matin. Plus profond.
Elle eut soudain l’impression que le bruit ne venait plus du téléphone.
Elle coupa l’appel. Elle posa le cell face contre le comptoir.
Kevin n’avait pas bougé.
— C’était qui? dit Lionel depuis le salon.
— Personne, dit la mère.
— Il va rappeler, dit Lionel.
Kevin regarda sa mère. Sa mère regarda le cell retourné sur le comptoir.
— Comment tu sais que c’est un il? demanda Kevin vers le salon.
Un silence.
— Je sais pas, dit Lionel. Je sais pas comment, mais je sais.
À midi, elle alla à la fenêtre du salon. De là, elle ne voyait pas le cœur du parc, seulement la ligne des arbres au bout de la rue, serrés les uns contre les autres comme une foule immobile. Le ciel était couvert, l’air semblait épais, et tout donnait l’impression d’attendre quelque chose sans savoir quoi.
Son téléphone sonna à nouveau.
Son propre numéro apparut encore à l’écran. Cette fois, elle ne répondit pas. Elle laissa sonner, les yeux fixés sur les arbres, jusqu’à la sixième sonnerie. Alors, un craquement lui répondit. Ce n’était pas le téléphone. Ce n’était pas non plus la rue. Le bruit venait d’ailleurs, d’en haut, de l’endroit où les branches commençaient à se mêler au ciel.
Elle se retourna vers la cuisine.
La porte de l’armoire du bas était entrouverte. Elle ne l’avait pas laissée comme ça. Elle s’approcha lentement. Puis la porte s’ouvrit toute seule, dans un mouvement calme, presque trop lent, et l’armoire lui dévoila son contenu.
Le pot de beurre de peanut était là.
Il était au fond, droit, bien posé entre les boîtes de soupe et les sacs de pâtes. Le couvercle était fermé, un filet orange, mince et luisant, sur son rebord. Elle sentit son ventre se contracter. Le pot n’aurait pas dû être là. Elle le savait avec une certitude si forte qu’elle en eut la nausée. Elle fit un pas en arrière.
La sonnette de la porte retentit au même moment.
Kevin ouvrit d’un coup et s’arrêta net. Un écureuil gisait sur le balcon, la patte avant tachée d’orange fluo, les yeux ouverts sur rien. Il resta figé dans l’embrasure, incapable de bouger. Puis il referma la porte d’un geste sec.
Le silence retomba aussitôt, mais ce n’était pas un silence normal. C’était un silence qui semblait écouter. La mère resta là. Elle regarda l’armoire ouverte, puis le pot au fond, et son visage se ferma peu à peu.
Sous la maison, quelque chose avait bougé.




