Y a pu de beurre de peanut - Épisode 5
Avril pourri
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Pour commencer au début
Une fois les enfants partis pour l’école, la mère avait décidé d’aller faire l’épicerie à pied. Le trottoir, couvert de petites roches, craquait sous ses semelles, les autos tournaient trop vite au coin de Papineau. Elle répondait à un besoin très simple, celui de remplir le frigo. Des légumes, du lait, une boîte de biscuits pour Kevin, et, tout au fond du sac, le gros pot de beurre d’arachide format familial.
Deux maisons avant la sienne, elle s’arrêta. Ses yeux allèrent d’abord aux fenêtres, aux rideaux, à la lumière ou à son absence. Elle faisait ça depuis quelques jours sans vraiment se l’avouer, sans vraiment savoir pourquoi, comme on vérifie une porte déjà verrouillée. Tout semblait tranquille. Elle monta sur la galerie, posa le sac au sol et resta un instant accoudée à la rampe. Le parc se trouvait au bout de la rue, avec ses arbres serrés et l’érable au centre, invisible d’ici.
C’est à ce moment-là que l’écureuil apparut.
Il longea la balustrade depuis la haie, le ventre bas, avançant par petites saccades. Elle ne bougea pas. Les écureuils du quartier n’avaient jamais eu beaucoup de gêne. Pourtant celui-là s’arrêta à moins d’un mètre d’elle et demeura là. Il inclina la tête, le museau immobile, les yeux fixés sur elle avec une intensité qui n’avait rien de vif ou de nerveux. Il attendait.
Sans trop savoir pourquoi, elle rentra et se dirigea vers la cuisine. Elle y laissa ses courses et revint avec une poignée de noix. Plus tard, elle ne pourrait pas dire pourquoi elle avait nourri cet animal, elle qui, habituellement leur était plutôt indifférente. Elle les déposa sur la dernière marche. L’écureuil s’approcha sans hésiter et se mit à manger. Il y avait dans sa façon de mastiquer quelque chose de méthodique, presque appliqué, une concentration troublante. En se déplaçant, il révéla un léger décalage dans sa démarche : le train arrière suivait avec un temps de retard, comme si le mouvement se propageait mal à travers son corps. Il bougeait de travers, à la manière d’un crabe sur le sable, la tête toujours penchée de côté, la regardant fixement.
Elle ressentit d’abord de la peine. La peur vint après.
En se penchant, elle aperçut sur sa patte avant gauche, entre les doigts, une petite tache orange. Nette. Trop nette. Une couleur franche, presque fluorescente, qui rappelait autre chose sans qu’elle puisse l’identifier. Du dèjà vu. Elle tendit la main dans un geste instinctif, le même qu’on ferait pour caresser un chat dans la rue.
L’attaque fut immédiate.
Les dents s’enfoncèrent dans le gras de sa paume, juste sous le pouce, avec une rapidité dérangeante. Elle retira sa main promptement. Le sang perlait déjà en deux petits arcs rouges. L’écureuil, lui, ne bougea pas. Il la regardait toujours, la tête penchée à droite, parfaitement immobile, comme si ce qu’il avait à faire venait d’être accompli.
Le vent se leva alors, venu du parc, dans une direction qui ne correspondait pas à celle de la rue. L’écureuil tourna brusquement la tête vers les arbres; le reste de son corps suivit avec ce même léger retard. Une odeur monta aussitôt. Celle des feuilles mortes et de la terre humide, puis quelque chose de plus ancien, l’odeur des caveaux abandonnées et du bois mort qui se défait en silence, quelque chose qui n’avait plus rien à voir avec avril.
Choquée, elle serra sa main blessée contre sa poitrine et monta les quelques marches sans se retourner. Ce n’est qu’en ouvrant la porte qu’elle baissa enfin les yeux vers sa paume.
Sous le pouce, la peau prenait une étrange mais familière teinte orange fluorescente.






