Avec deux jours d’avance, parce que le calendrier nous impose parfois des horaires atypiques… voici la Vierge et sa mauvaise réputation.
Maniaque. Perfectionniste. Raisonnable. Organisée. Le genre à voir immédiatement que le cadre est croche et à passer le reste de la soirée à essayer de ne pas le regarder.
« Ouin, une réputation à donner envie de changer de signe ».
Sauf que la Vierge n’aime pas nécessairement l’ordre. Elle aime savoir où sont les affaires, pourquoi elles sont là et « pourquoi, sacrament, vous avez décidé de les mettre ailleurs ».
Signe de terre mutable (!!??!), gouverné par Mercure whatever, la Vierge observe et analyse ce qui marche pas avec une efficacité très désagréable. Une seule faute dans un texte de douze pages? Vue. Une contradiction dans ce que t’as raconté mardi passé? Vue aussi. Ta nouvelle coupe de cheveux que personne n’ose commenter?
Vue depuis la porte.
Irma allume sa cigarette.
« Le problème avec la Vierge, c’est pas qu’elle juge. C’est qu’elle accumule les preuves. »
On la dit sage parce qu’elle fait généralement ce qu’il faut faire. Erreur. La Vierge respecte les règles quand elles ont du sens. Donnez-lui une règle pas d’allure et vous allez découvrir que la petite fille qui faisait ses devoirs sans faire de vagues savait déjà que la maîtresse disait souvent des niaiseries.
Elle ne cherche pas nécessairement la perfection. Elle cherche à faire mieux. Ça a l’air de la même chose sauf que c’est plus fatigant pour son entourage.
Vous faites quelque chose de travers? Elle va le refaire.
Vous le faites encore de travers? Elle va vous montrer comment bien faire.
Vous le faites une troisième fois tout croche?
Parfait. Maintenant, elle va le faire elle-même jusqu’à sa mort en se plaignant que personne ne l’aide.
Et voilà comment la compétence devient une maladie chronique.
2026 pourrait heureusement venir déranger cette belle mécanique. Une éclipse en Vierge a déjà brassé le besoin de tout prévoir et Uranus s’installe en Gémeaux avec sa réputation habituelle de planète qui arrive quelque part avec l’intention de déplacer les meubles.
Irma trouve l’idée réjouissante.
Parce que la grande affaire de la Vierge cette année pourrait justement être d’accepter que certaines choses lui échappent. Que certains problèmes n’ont pas de solution. Que certaines personnes ne veulent pas être améliorées.
Oui, même après qu’on leur a expliqué quarante fois.
Irma écrase sa cigarette.
« Bonne fête, la Vierge. Cette année, essaie de laisser quelque chose tout croche. Juste pour voir si quelqu’un meurt. »
Auteurs québécois sous le signe de la Vierge
Claude Péloquin — né le 26 août
David Goudreault — né le 26 août
Hervé Gagnon — né le 26 août
Irma regarde les trois dates.
« Bon. Le 26 août, manifestement, y’avait une promotion. »
Claude Péloquin — la Vierge qui avait perdu le mode d’emploi
On vient de dire que la Vierge aime que les choses soient bien faites, bien pensées, bien rangées.
Claude Péloquin est né le 26 août 1942.
Irma demande une pause.
Parce que Péloquin, côté petit Vierge raisonnable, on repassera. Poète, romancier, parolier, cinéaste, peintre, performeur… le monsieur a manifestement confondu « choisir une carrière » avec « essayer le magasin au complet ».
Il écrit Lindberg avec Robert Charlebois. Il fabrique des poèmes sonores. Il tripote le langage, invente, provoque, écrit des manifestes, fait du cinéma expérimental. Pendant que la Vierge traditionnelle classe ses papiers, Péloquin semble plutôt vérifier si on peut mettre le classeur en feu et appeler ça une performance.
Irma allume sa cigarette.
« Remarquez, ça demande quand même de l’organisation. Faut savoir où sont les allumettes. »
Et puis il y a cette phrase, gravée dans la murale de Jordi Bonet au Grand Théâtre de Québec :
« Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves? C’est assez! »
Gravé dans le béton.
Pas griffonné dans les toilettes d’un bar à trois heures du matin. Pas publié dans une obscure revue ronéotypée à quarante exemplaires. Dans le Grand Théâtre.
Ça avait d’ailleurs suffisamment choqué pour que le ministre Jean-Noël Tremblay demande que la phrase soit effacée. Elle est restée.
Irma souffle sa fumée.
« Une Vierge qui se fait corriger par le gouvernement et qui refuse la correction. Là, ça devient intéressant. »
Il a écrit:
Le titre, déjà, fait sourire Irma.
Ma paix rassemble des textes choisis dans plusieurs décennies d’écriture de Péloquin. Autrement dit, pour ceux qui arrivent cinquante ans en retard à la fête, quelqu’un a eu la gentillesse de ramasser les morceaux.
On y retrouve sa poésie, sa langue qui refuse de rester tranquille, la mort, la liberté, l’amour, le sexe, l’humain dans ce qu’il a de moins présentable.
Irma ricane.
« Ma paix. Avec Péloquin. C’est comme appeler un pitbull Sérénité. »
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Voilà un titre qui rassure davantage Irma.
Dans La valse fatale, Péloquin revient à cette drôle de bibitte qui l’occupe depuis toujours : l’être humain. Ses pulsions, ses contradictions, ce qui le pousse à avancer alors qu’il ne sait manifestement pas toujours où il s’en va.
Une valse, donc.
Mais fatale.
Irma écrase sa cigarette.
« Finalement, Péloquin est peut-être très Vierge. Il a regardé les règles, il a trouvé des erreurs dedans, pis il a remis sa copie avec “bande de caves” écrit dans la marge. »
Voilà.
Là, Irma le reconnaît.
David Goudreault — né le 26 août
Encore.
Irma regarde Péloquin, regarde Goudreault, puis regarde le calendrier.
« Le prochain qui est né le 26, je demande une enquête. »
Avant les romans et le slam, Goudreault était travailleur social. Des jeunes en difficulté, des centres jeunesse, des établissements de détention : disons qu’il a connu l’être humain ailleurs que dans les salons littéraires.
Irma allume sa cigarette.
« Après ça, il s’est mis à écrire. Y’en a qui prennent des vacances. »
Il en a surtout gardé un certain intérêt pour le monde quand il déraille, les gens qui débordent et tout ce qu’on préférerait généralement ne pas avoir à gérer un vendredi à quatre heures.
Après, il est devenu slameur.
Parce que manifestement, écouter ne suffisait plus.
Irma allume sa cigarette.
« Très Vierge. Tu passes des années à observer le bordel humain, pis un matin tu te dis : bon, tassez-vous, m’a vous l’expliquer. »
Il a écrit:
Séparé à sept ans d’une mère suicidaire, trimballé de centres en familles d’accueil, la Bête grandit avec une obsession : la retrouver.
Et forcément, après dix ans d’absence, maman est devenue formidable.
Irma allume sa cigarette.
« C’est l’avantage avec les absents. Ils dérangent jamais le souvenir qu’on s’en fait. »
Violent, menteur, manipulateur, le narrateur traverse le monde avec une logique complètement croche dont il ne voit jamais les trous.
Nous, oui.
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Des travailleurs du sexe d’Hochelaga sont assassinés. Maple apprend ce qui se passe et décide que l’enquête devient son affaire.
Elle n’a pas la langue dans sa poche, pas beaucoup de censure non plus, et Goudreault lui confie la critique sociale avec la délicatesse d’une brique lancée dans une fenêtre.
Irma sourit.
« Une Vierge qui voit que quelque chose va mal pis qui décide de s’en mêler. Enfin une qui respecte son signe. »
Meurtres sordides, sexe, grande gueule et critique sociale.
Irma rallume sa cigarette.
« Goudreault appelle ça trashicomique. Moi j’appelle ça Hochelaga un mardi. »
Hervé Gagnon — né le 26 août
Irma regarde la date.
Encore.
« Bon. J’appelle la police. »
Hervé Gagnon, lui, n’aide absolument pas la Vierge à se débarrasser de sa réputation. Doctorat en histoire, maîtrise en histoire, maîtrise en muséologie, enseignement universitaire, vingt-cinq ans à travailler dans le patrimoine…
Irma compte sur ses doigts.
« Trois diplômes pis vingt-cinq ans dans les vieilles affaires. Lui, ses papiers doivent être classés. »
Puis il devient romancier.
Mais pas question de raconter deux personnes qui se rencontrent au chalet et se demandent si elles s’aiment encore. Non. Gagnon préfère les Templiers, les Cathares, l’Inquisition, les sociétés secrètes, les crimes, les complots, les manuscrits et les petits coins sombres de l’Histoire où quelqu’un a manifestement caché quelque chose.
La Vierge fouille.
Gagnon a simplement choisi des archives plus intéressantes que votre tiroir à factures.
Irma allume sa cigarette.
« Un historien qui écrit des polars, c’est quand même quelqu’un qui a regardé les archives pis trouvé qu’il manquait des cadavres. »
Il a écrit:
Avec Jérusalem, premier tome de la série Montbard, Gagnon nous expédie au XIIe siècle, du côté des croisades et des Templiers.
Évidemment.
Il aurait pu choisir une époque avec moins de complots, de guerres et de gens qui s’entretuent au nom de Dieu.
Mais ça aurait fait un livre beaucoup plus court.
Gagnon mélange ici le matériau historique et le thriller, avec ce plaisir évident de prendre une époque déjà suffisamment compliquée et d’aller vérifier s’il ne resterait pas deux ou trois secrets dessous.
Irma souffle sa fumée.
« Les historiens disent qu’ils cherchent à comprendre le passé. Les auteurs de thrillers savent très bien qu’ils cherchent surtout la porte qu’on avait condamnée au fond du corridor. »
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Frédéric retrouve Emma après les vacances d’été et tombe amoureux d’elle. Il ne lui dit rien, Emma se tanne d’attendre, fréquente Maurice et meurt avec lui dans un accident de moto. Très efficace, Frédéric.
Sauf qu’il revient au début. Emma est vivante et tout peut recommencer. Puis recommencer encore. Gagnon transforme ainsi l’histoire d’amour en récit de science-fiction basé sur la théorie des multivers : quelque part, il doit bien exister une version où Frédéric réussit à sauver Emma.
Irma allume une cigarette.
« Le gars rate sa chance pis recommence jusqu’à ce qu’il obtienne le bon résultat? On pouvait juste écrire VIERGE sur la couverture. »
Et quand Gagnon précise que l’histoire est plus autobiographique qu’on pourrait le croire, Irma décide exceptionnellement de ne pas fouiller.
Elle a déjà cinq univers parallèles à gérer.
Claude Meunier — né le 4 septembre
Enfin.
Irma regarde la date avec soulagement.
« Le 26 août est terminé. On peut sortir sans casque. »
Claude Meunier a étudié en droit, puis en criminologie, avant de décider que regarder les Québécois vivre serait probablement plus amusant que de les défendre en cour.
Bonne décision.
Parce que Meunier possède un talent très Vierge : il regarde les gens assez longtemps pour repérer le petit détail qui les rend complètement ridicules.
Pas besoin d’inventer grand-chose. Donnez-lui une cuisine, un salon, deux couples, trois chaises en cuirette et quelqu’un qui veut impressionner les voisins.
L’humanité fait le reste.
Irma allume sa cigarette.
« C’est pratique, l’observation. Tu finis par comprendre que le monde a pas besoin d’aide pour avoir l’air fou. »
Il a écrit:
Avec Louis Saia, Meunier enferme trois couples de banlieue ensemble pour une soirée.
C’est à peu près tout.
Et c’est largement suffisant.
Ils parlent de leurs maisons, de leurs achats, de leurs loisirs, de leurs petites réussites. Ils se parlent surtout sans vraiment s’écouter, occupés à maintenir cette façade merveilleuse où tout le monde va bien, tout le monde réussit et personne n’a envie de sacrer son camp.
Irma regarde ça avec tendresse.
Non.
Irma regarde ça.
« Trois couples qui passent une soirée à parler sans s’écouter. On appelait ça du théâtre en 1980. Maintenant, ça s’appelle un souper. »
Meunier n’a pas besoin de provoquer une catastrophe. Il laisse simplement les personnages parler assez longtemps pour que leur banalité devienne féroce. Le beau salon, les possessions, les réussites qu’on étale : tout est à sa place.
Sauf les humains.
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Journal d’un Ti-Mé : propos et réflexions
Ti-Mé, c’est Popa de La Petite Vie, le patriarche de la famille Paré incarné par Claude Meunier. En 2000, Meunier lui donne son propre livre et, tant qu’à faire, le laisse réfléchir aux grandes questions de l’existence.
Ti-Mé s’attaque à la politique, au couple, à la famille, à la société. Rien de moins. Donnez un livre à Popa et, tout à coup, le monde entier devient son problème.
Irma allume sa cigarette.
« Descartes avait le doute. Ti-Mé a des opinions. »
Irma feuillette encore quelques pages.
Ti-Mé a réponse à tout. Donnez-lui un sujet, il va vous arranger ça.
Irma referme le livre.
« Le trouble avec les niaiseries, c’est qu’on rit. Pis des fois, trois secondes plus tard, on réalise que c’était nous autres la joke. »
Kim Thúy — née le 18 septembre
Kim Thúy est née à Saïgon, a quitté le Vietnam avec les boat people, est arrivée au Québec à dix ans, a étudié la linguistique et le droit, a été couturière, interprète, avocate, restauratrice, puis écrivaine.
Irma dépose son café.
« Bon. Encore quelqu’un qui avait manifestement peur de manquer d’occupations. »
Et là, attention.
Parce qu’avec Kim Thúy, tous les clichés sur la Vierge arrivent au galop : précision, minutie, petites choses délicates soigneusement déposées à leur place.
Irma les voit venir.
Elle ferme la porte.
Parce que derrière les jolies phrases, il y a quand même la guerre, l’exil, la violence, les départs, les morts et les familles qui ramassent ce qu’elles peuvent.
Irma reprend son café.
« Délicate, Kim Thúy? Oui. Comme un scalpel. »
Elle a écrit:
Dans Ru, Thúy nous emmène de Saïgon au camp de réfugiés en Malaisie, puis au Québec. Enfance, guerre, fuite, arrivée dans la neige : elle aurait pu nous faire une belle chronologie.
Non.
Les souvenirs arrivent comme ils veulent. Un visage en ramène un autre, une odeur ouvre une porte, un repas vous renvoie à l’autre bout du monde. La mémoire se fout complètement du plan de classement.
Irma allume sa cigarette.
« Une Vierge qui raconte sa vie dans le désordre. J’espère que son ascendant est au courant. »
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Avec Em, Thúy retourne au Vietnam en guerre, mais elle ne nous laisse surtout pas le confort de croire que la guerre reste là-bas.
Les vies se déplacent. Les enfants aussi. Les blessures traversent les frontières plus facilement que les humains.
Et Thúy fait encore un truc agaçant : elle n’appuie presque jamais là où un autre auteur aurait sorti les violons, le projecteur et trois pages de lamentations pour être certain qu’on a compris que c’était triste.
Irma allume sa cigarette.
« Elle te montre le bobo pis elle te laisse assez d’intelligence pour comprendre que ça fait mal. C’est devenu rare. »
Chez Thúy, la précision n’adoucit rien. Elle évite simplement d’en rajouter.
Ce qui, pour une Vierge, constitue déjà une remarquable preuve de retenue.
Pour conclure
Irma referme son dossier.
Elle était partie avec une Vierge bien propre : raisonnable, méthodique, avec deux ou trois névroses pratiques pour mettre un peu de piquant.
Ça n’a pas tenu longtemps.
Tant mieux.
Irma se méfie des signes qui correspondent trop bien à leur description. Ça sent la fraude ou le manque d’imagination.
Elle allume une dernière cigarette.
« Finalement, la Vierge est comme tout le monde : pleine de contradictions. Sauf qu’elle, ça va l’agacer de le savoir. »
Irma sourit.
Voilà.
Maintenant, on peut lui souhaiter bonne fête.
Elle aurait préféré qu’on attende le 23 pour publier…
Tant pis.











Je suis Verseau, mais parfois je fais un peu preuve du perfectionnisme de la Vierge, du genre, ma méthode pour la vaisselle par exemple.
Bon... cela confirme que la Vierge est incompatible avec un Poisson comme moi... Euh... sauf que je suis ascendant Vierge, il y a quelques trucs qui traînent par ici. Merci pour les belles découvertes pour la Française que je suis. Et pour le petit bonheur en cliquant sur la vidéo : Charlebois dans le salon... et tout de suite le sourire et l'envie de chanter.