Virage à gauche
Une histoire de conduite. Et de liberté.
Je ne conduis pas. Je n’ai jamais appris, jamais eu besoin. La vie en ville ne rend pas la voiture nécessaire et la culture du moteur n’est pas dans mon ADN. Mon père a appris tard, dans la quarantaine. Il était un danger public persuadé d’être un bon conducteur. Les pires.
Puis est venue la vie de jeune adulte, mariée. Nous avons rapidement acheté une voiture que je ne conduisais pas. C’est plus tard qu’un semblant d’intérêt est apparu, une fois mon mari dûment certifié moniteur de conduite de véhicules de promenade. J’ai voulu essayer… J’avais trente-trois ou trente-quatre ans.
Je ne voulais pas apprendre avec lui. On m’avait prévenue. Les leçons de conduite entre conjoints finissaient facilement en prises de tête ou en engueulades. Lui insistait. C’était son métier. Il savait s’y prendre. Ça allait bien aller.
Naturellement, ça ne s’est pas bien passé.
J’avais mes craintes, surtout celle d’effectuer un virage à gauche pendant que les voitures arrivaient en sens inverse, comme des prédateurs prêts à m’écraser comme un moucheron. Je restais figée au feu, mains moites serrant fort le volant, jointures blanches. Je n’osais pas m’avancer, persuadée que je n’aurais jamais le temps de traverser. Lui se fâchait. Me disait d’y aller. Je n’y arrivais pas. Plus il criait, plus je devenais incapable de réfléchir.
Un jour, au cours d’une petite balade dans un quartier tranquille, nous devions nous engager sur une artère plus passante. Virage à gauche. J’ai choké. Encore.
Ce fut la fois de trop.
Je me suis fait traiter d’idiote, de connasse, d’incapable. Mes diplômes, paraît-il, ne servaient à rien si je n’étais même pas capable de réussir un simple virage. Je suis sortie de la voiture au moment même où le feu redevenait vert. Je ne suis pas remontée. J’ai pris l’autobus jusqu’à la maison. Près d’une heure dans la chaleur de juin, à retenir mes larmes. Une fois rentrée, tout a éclaté, les pleurs, la colère, l’humiliation. Je me suis sentie inutile. Incompétente.
Je n’ai jamais retouché un volant.
Six mois plus tard, je le quittais.
Le point de départ de ce texte était cette carte tirée au hasard du jeu Writing Down the Bones Deck, carte 22.




