Vers l’est...
Décidément, nous nous inspirons les uns les autres dans ce bel espace!
Ce matin, j’ai lu Sur le pouce de Gabriel Dax, lui-même inspiré par l’aventure réelle de rencontre avec un auto-stoppeur d’ Éric Trudel. Ça m’a donné envie d’explorer à mon tour cette étrange intimité qui naît entre deux inconnus enfermés quelques kilomètres dans la même voiture.
Voici ce qui en est sorti.
Il la vit au dernier moment, debout sous un lampadaire à l’intersection, le bras tendu vers la rue, le pouce en l’air. Une pluie fine tombait depuis le début de la soirée, ne rafraîchissait pourtant rien, faisant briller l’asphalte sous les néons des commerces. Il passa devant elle puis regarda dans son rétroviseur. Elle baissait déjà le bras avec cette résignation de ceux qui savent qu’ils devront attendre la prochaine voiture. Il freina.
Jamais il ne prenait quelqu’un en stop. À cette heure-là, encore moins. Les autobus devaient se faire rares au milieu de la nuit et elle avait probablement déjà attendu longtemps sous la pluie. Il recula à sa hauteur et abaissa la vitre.
— Tu vas où?
— Vers l’est.
— Jusqu’où?
Elle lui donna le nom d’une rue qu’il connaissait.
— Je vais à Pointe-aux-Trembles. Je peux te laisser pas très loin.
— Ça me sauve déjà une bonne marche.
Il déverrouilla la portière et elle monta en ramenant avec elle une odeur de pluie, de cigarette et de cheveux mouillés. Elle portait un gros sac de cuir brun, un genre de sac de médecin du début du XXe siècle, qu’elle posa sur ses genoux avant de boucler la ceinture. Le sac avait connu de meilleurs jours. Le cuir était usé aux coins, plus foncé par endroits, et quelque chose d’assez lourd en déformait le fond.
Elle le remercia et il reprit la route.
Pendant les premières minutes, leur conversation fut celle de deux inconnus qui savent qu’ils ne se reverront probablement jamais. Ils parlèrent de la pluie qui avait commencé sans soulager la chaleur, des autobus qui se faisaient attendre après minuit. Elle avait passé la soirée avec des amies downtown et avait raté le dernier. Ni nerveuse ni particulièrement bavarde, elle semblait simplement contente d’avoir trouvé quelqu’un qui allait dans la bonne direction.
À un feu rouge, il la regarda plus attentivement. Elle avait une trentaine d’années, peut-être un peu moins. Ses cheveux mouillés collaient à son cou et quelques gouttes glissaient encore le long de ses bras. Sa robe était remontée au-dessus de ses genoux et découvrait une bonne partie de ses cuisses. Il laissa son regard s’y attarder, imaginant un instant ce que la robe pouvait encore découvrir si elle remontait de quelques centimètres. Elle, tournée vers la fenêtre, regardait dehors comme s’il n’existait pas.
— Tu fais souvent du pouce?
— Assez souvent.
— Même la nuit?
— Surtout la nuit. Le jour, il y a des autobus.
Il sourit en secouant légèrement la tête.
— T’as pas peur?
Elle se tourna vers lui.
— De quoi?
— De monter avec des inconnus.
— Non, pas vraiment.
— Tu devrais quand même faire attention.
Il avait dit cela sur le ton de la plaisanterie, mais elle continua de le regarder.
— Pourquoi?
— Parce que tu sais jamais sur qui tu peux tomber. Tu montes dans une voiture, la porte se ferme et, à partir de là, t’as aucune idée d’où tu vas te retrouver.
Il souriait toujours. Elle regarda la route devant eux et hocha légèrement la tête.
— C’est vrai. Mais vous non plus.
— Moi non plus quoi?
— Vous savez pas sur qui vous pouvez tomber.
Il rit.
— C’est quand même pas tout à fait pareil.
— Pourquoi?
La lumière passa au vert et il redémarra.
— Disons que je suis dans une meilleure position que toi.
— Parce que c’est votre voiture?
— Entre autres.
Elle baissa les yeux vers le sac posé sur ses genoux.
— Vous m’avez quand même fait monter sans rien savoir de moi.
— T’as pas exactement l’air dangereuse.
Cette fois, elle sourit.
— C’est pratique.
Il tourna la tête vers elle, mais elle regardait déjà par la fenêtre.
— Qu’est-ce que ça veut dire?
— Rien.
Elle posa une main sur son sac.
— Vous n’avez aucune idée de ce qu’il y a dans mon sac.
Il regarda le sac, puis son visage, cherchant le sourire qui lui indiquerait qu’elle plaisantait. Elle observait toujours la rue avec la même tranquillité.
— Quoi, t’as un gun? Un couteau? Y a quoi dans ton sac?
— Croyez ce que vous voulez.
Elle avait raison. Pourquoi aurait-elle répondu à une question aussi intrusive? Il se sentit un peu ridicule de l’avoir posée.
Ils roulèrent un moment en silence. La pluie s’était remise à tomber plus fort et les essuie-glaces battaient régulièrement le pare-brise.
Il aurait voulu parler, combler le vide. Il aurait voulu qu’elle ajoute quelque chose, qu’elle lui explique qu’elle transportait des livres, une bouteille de vin ou une paire de chaussures, un laptop. N’importe quoi qui aurait donné une forme ordinaire à ce que le sac pouvait bien contenir.
Elle l’ouvrit soudain et il vit sa main disparaître à l’intérieur. Sans même s’en rendre compte, il relâcha l’accélérateur, sentit son corps se raidir. Elle fouilla quelques secondes avant d’en sortir un paquet de cigarettes.
— Ça vous dérange si je fume?
— Oui, je préfère pas.
— Pas de problème.
Elle remit les cigarettes dans le sac et remonta soigneusement la fermeture éclair.
Il se força à regarder la route. Quelques minutes plus tôt, c’était lui qui s’amusait de son insouciance et qui reluquait ses cuisses. Il aurait voulu revenir en arrière et parler de l’état de la chaussée, de la pluie ou des autobus.
— Tu m’as dit quelle rue, déjà?
Elle répéta le nom.
— Je vais pas pouvoir te conduire jusque-là finalement. J’avais oublié que je dois tourner avant.
Elle regarda dehors. Les commerces avaient disparu et les raffineries occupaient maintenant toute la nuit. Derrière les clôtures, des réservoirs et des conduites s’étendaient jusqu’à se perdre dans l’obscurité. Des tours couvertes de lumières montaient au-dessus de cet enchevêtrement de métal; au sommet de certaines, des flammes brûlaient dans la pluie et éclairaient par intermittence les nuages bas. La vapeur qui s’échappait des installations montait lentement jusqu’aux nuages et s’y mêlait, formant une masse épaisse que les lueurs industrielles coloraient d’orange et de rouge. Sur l’asphalte mouillé, toutes ces lumières se dédoublaient.
— Vous aviez dit que vous alliez jusqu’à Pointe-aux-Trembles.
— J’ai quelque chose à faire avant.
Elle regarda encore dehors. Il n’y avait plus de trottoir par endroits, seulement la route, les clôtures et ces kilomètres de métal éclairé qui donnaient à la nuit des airs de ville construite pour autre chose que des humains.
— Ici?
— Je peux pas aller plus loin.
Il ralentit près d’une entrée de service fermée par une grille. De l’autre côté de la route, un terrain vague disparaissait dans l’obscurité.
— Ok...
Elle resta quelques secondes sans bouger, puis détacha sa ceinture.
— Merci pour le lift.
Elle ouvrit la portière, posa un pied dehors, puis se retourna.
— Vous voyez?
— Quoi?
— C’est dangereux de prendre des inconnus dans sa voiture.
Elle descendit et referma la portière sans le quitter des yeux.
Il repartit aussitôt. Dans le rétroviseur, il la vit rester sur l’accotement, seule devant les grilles des raffineries. Elle ne leva pas le pouce. Pas tout de suite. Elle attendit que la voiture s’éloigne, puis leva lentement une main dans sa direction.
Il accéléra. Elle faisait du stop, voilà tout. C’était normal qu’elle lève le bras. Pourtant, une oppression lui serrait le thorax.
Lorsqu’il tourna au coin de la rue, elle disparut de son rétroviseur et il sentit enfin ses épaules se détendre. Il relâcha un peu sa prise sur le volant, remua les doigts et passa une main moite sur son visage.
Il continua vers l’est. Les installations industrielles s’éloignèrent derrière lui et les rues résidentielles reprirent peu à peu possession du paysage. Des voitures stationnées luisaient sous la pluie, les maisons étaient presque toutes éteintes et les feux de circulation changeaient pour personne. Il roula ainsi pendant quelques minutes, s’arrêtant aux rouges dans des intersections désertes avant de repartir dès que le vert revenait.
La pluie faiblissait. Il entrouvrit la fenêtre et laissa entrer l’air humide. À la radio, un animateur parlait d’une voix basse entre deux chansons. Il monta légèrement le volume.
Quelques rues plus loin, une silhouette se dessina sous un lampadaire. Son cœur se mit à battre plus vite et son cou se couvrit de sueur. À mesure qu’il approchait, il distingua une femme immobile au coin de la rue, quelque chose de sombre pendant à son épaule.
Son pied quitta l’accélérateur.
Il serra le volant jusqu’à s’en blanchir les jointures.
Il fixa la silhouette jusqu’à ce que ses phares atteignent l’intersection. Il n’y avait personne. Seulement un arbuste détrempé derrière un poteau et, à sa base, un sac poubelle noir gonflé par la pluie.
Il reprit de la vitesse en expirant lentement.
Un autre feu rouge, un autre arrêt. Après avoir regardé à gauche et à droite, ses yeux remontèrent vers le rétroviseur. Un mouvement dans l’obscurité. Rien de concret, juste une impression.
La banquette arrière était vide.
Un klaxon retentit derrière lui. Le feu était passé au vert. La voiture le dépassa par la droite et se rabattit devant lui.
Mains serrées sur le volant, il redémarra et tenta de fixer la route. Chaque reflet qui traversait l’habitacle semblait provoquer un mouvement derrière son épaule. Il résista un moment avant de jeter un nouveau regard vers le rétroviseur. Il fixa le reflet, cherchant dans l’ombre derrière le siège passager ce qu’il avait cru voir bouger.
Lorsqu’il ramena les yeux vers la route, les feux rouges de la voiture qui venait de le dépasser remplissaient le pare-brise. Il écrasa la pédale de frein, mais trop tard. L’avant de sa voiture s’enfonça dans le véhicule et le coussin gonflable se déploya avec une détonation sèche, le frappant au visage et à la poitrine. Lorsqu’il rouvrit les yeux, le capot soulevé lui bouchait une partie du pare-brise et une odeur âcre emplissait l’habitacle. Devant lui, la portière de l’autre voiture s’ouvrit.
Un autre véhicule passa lentement sur la voie de gauche. Sur le siège passager, une femme tourna la tête vers lui. Il distingua un sourire et le pouce levé dans sa direction.






J’adore. Le bout qui me plaît le plus, c’est qu’elle n’a presque rien à faire pour qu’il perde complètement pied. Il se croit en position de force, il la met en garde, il la reluque un peu au passage… puis deux phrases plus tard, c’est lui qui commence à avoir peur de tout.
Et le sac, c’est parfait. On ne saura jamais ce qu’il y avait dedans, mais rendu là, on s’en fout : il a déjà rempli le vide tout seul.
La fin m’a fait sourire. À ce stade-là, ce n’est même plus elle qui lui fait peur. C’est tout ce qu’il s’est raconté depuis qu’elle est montée dans l’auto. Très, très bon.
Quelle tension ! Dire qu'il a fallu une petite conversation pour qu'il perde littéralement les pédales. J'ai frisonné et j'ai cru qu'on avait frappé l'arrière de l'autre voiture ensemble.