Une voix sous la cendre
L’utopie minimale dans Des anges mineurs
Des anges mineurs d’Antoine Volodine décrit un monde où il n’existe plus d’État, plus de projet politique, plus de récit commun capable d’ordonner le temps. Le roman ne met pas en scène une société en crise, mais ce qui demeure après l’effondrement : un univers où les cadres symboliques se sont dissous et où la mémoire elle-même est devenue instable. On y trouve plusieurs échos à la fin des grands récits socialistes et communistes, non comme événement clos, mais comme horizon symbolique désormais épuisé.
Les anges du titre, je les ai spontanément associés aux mots de Walter Benjamin, au chapitre IX de Sur le concept d’histoire, lorsqu’il évoque l’Angelus Novus de Paul Klee, cet ange tourné vers les ruines du passé, emporté malgré lui vers un avenir qu’il ne peut ni voir ni maîtriser. Je n’ai pas jugé nécessaire d’intégrer ces réflexions au travail lui-même : elles me semblaient déborder le cadre du sujet imposé, même si elles ont accompagné, en sourdine, ma lecture du texte. Ce choix de retrait n’était pas anodin ; je l’ai d’ailleurs exploré plus explicitement ailleurs, dans un texte où je réfléchis à ce que signifie, pour moi, tuer ses propres darlings.
À partir de cette situation limite, la question de l’utopie ne peut plus être posée comme celle d’un projet ou d’une promesse. Il ne s’agira pas ici de l’utopie comme société idéale à construire, mais de l’utopie comme fonction minimale : non un programme, mais un écart, la possibilité maintenue de faire apparaître un autre rapport au monde là même où tout semble clos.
Dans cet univers apparemment privé de tout horizon, quelque chose persiste pourtant. Le texte est composé de narrats fragmentaires, portés par des voix qui ne se répondent plus et ne dialoguent plus, des voix sans interlocuteur assuré, sans communauté pour les accueillir. Cette persistance trouve son point de condensation dans la figure de Will, dont la voix porte les autres voix dans un mouvement de perspectivisme incarné : il est Will et tous les autres à la fois, jusqu’à s’y consumer et disparaître.
La polyphonie qui traverse Des anges mineurs n’est pas celle, dialogique, que l’on associe habituellement au roman. Les voix ne s’écoutent pas, ne se répondent pas, ne construisent pas un espace commun. Elles sont juxtaposées, parfois disjointes, parfois contradictoires. Le « je » y est instable : il change de visage d’un narrat à l’autre, glisse vers le « on », se dissout dans des identités successives qui ne parviennent jamais à se fixer. Dire « je », ici, ne consiste pas à affirmer une identité, mais à prendre momentanément en charge une parole en voie d’extinction.
Cette polyphonie défaite produit un effet paradoxal. D’un côté, elle signale l’effondrement de toute communauté interne au récit. De l’autre, elle manifeste une obstination : malgré l’absence de destinataire, malgré la disparition des cadres symboliques, la parole continue. Elle ne fonde plus rien. Elle ne promet rien. Elle témoigne seulement de sa propre persistance.
C’est à ce niveau que la notion d’utopie peut être déplacée. Si l’on comprend l’utopie non comme un modèle politique, mais comme une fonction critique de l’imaginaire, un écart, un déplacement, une manière de rendre pensable ce qui ne l’est plus, alors Des anges mineurs ne relève pas d’une absence totale d’utopie, mais d’une utopie réduite à son seuil minimal. Il ne s’agit plus d’imaginer un autre monde, mais de maintenir ouverte la possibilité même d’un rapport à l’autre, fût-il fragile, avorté ou sans avenir.
Les institutions qui subsistent dans le roman ne remplissent plus leur fonction symbolique. L’école ne transmet plus de savoirs ni de valeurs et la thérapie est incapable de produire un récit du passé ou un sens partageable. Les vestiges de l’idéologie révolutionnaire persistent sous forme de gestes mécaniques, de récitations vides, de réflexes détachés de toute finalité. Même la critique du capitalisme apparaît comme un reste, un symptôme, une colère sans prise réelle sur le monde.
Dans cet univers post-idéologique, l’utopie ne peut plus se loger dans les structures. Elle se déplace vers des gestes infimes : une parole adressée à personne, une tentative de rencontre, un rêve, une reconnaissance avortée. Ces moments ne produisent pas de transformation durable. Ils échouent souvent. Mais ils manifestent une impulsion : le refus de se laisser réduire au silence total.
C’est en ce sens que l’on peut parler d’une utopie comme impulsion vers l’altérité. Non pas une altérité organisée, institutionnalisée, mais une tension persistante vers l’autre, même lorsque les conditions historiques rendent toute rencontre improbable. Dans Des anges mineurs, cette impulsion se manifeste dans des relations fragiles, parfois dérisoires, parfois violentes, parfois oniriques. Elle ne fonde pas une communauté, mais elle empêche l’extinction totale.
À la fin du roman, la dernière voix se consume dans les cendres. Il ne reste plus personne pour parler, plus personne pour écouter. À l’intérieur du monde fictionnel, la parole s’éteint. Et pourtant, le livre existe. La voix qui ne trouve plus d’interlocuteur dans le récit se déplace ailleurs : vers le lecteur.
Ce déplacement est décisif. Lorsque le monde du roman ne permet plus la circulation du sens, la lecture devient le dernier lieu possible d’accueil. Ce qui ne peut plus se rassembler dans la fiction se reconfigure dans la réception. Le lecteur n’est pas invité à reconstruire une histoire cohérente ni à reconstituer un projet politique. Il est sollicité comme espace minimal de résonance, comme lieu où une parole peut encore être reçue.
C’est là que se joue, peut-être, la forme la plus réduite de l’utopie : non pas un futur, mais une transmission fragile, dépendante de l’attention de celui ou celle qui lit. Une communauté sans État, sans territoire, sans durée, qui n’existe que dans l’acte même de la lecture. Un « nous » dispersé, provisoire, mais réel.
Dans un monde en ruine, cette survivance n’est pas grand-chose. Mais ce n’est pas rien. Tant qu’une voix trouve quelqu’un pour l’entendre, même après la catastrophe, la fonction utopique n’est pas entièrement éteinte. Elle ne promet plus. Elle persiste. Elle survit.



