Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, parfois un reflet : rien de spectaculaire, juste un point d’attention. C’est ma manière d’inviter à écrire, de tendre quelque chose vers le dehors et d’attendre ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens vers cette image. Je propose ma propre création et je partage les textes reçus, comme on rassemble les échos d’une même lumière.
Cette semaine, la photo est un fragment visuel de l’oeuvre de Jean-Paul Riopelle, intitulé Hommage à Rosa Luxemburg, représentant un oiseau, une colombe aux contours rougis, ailes déployées.
Voici les textes que cette image a suscité
Et voici ma contribution:
Les conditions objectives
Le printemps 2020 sent le désinfectant et le silence. Elle regarde par la fenêtre comme on regarde un aquarium, les gens dehors bougent lentement, masqués, séparés les uns des autres par une distance qu’on a rendue obligatoire parce que de toute façon on ne savait plus comment se toucher.
Sur l’écran de l’ordinateur, un homme appelle sa mère. Il a un genou sur la nuque depuis huit minutes. Elle ferme la vidéo. Elle la relance. Elle la ferme encore.
Sur la table, un livre ouvert. Une phrase soulignée qu’elle ne relit pas1.
Elle pense à S.
1995. Il était arrivé de New York, sans papiers, avec une histoire que les autorités canadiennes n’avaient pas voulu croire. They shot at me. Il disait ça avec cette voix des gens qui ont raconté la même chose trop souvent et n’ont jamais été crus. Elle écoutait et quelque chose en elle résistait inconsciemment. Ce n’était pas méchant, c’était même un peu normal. Un scepticisme confortable, le genre qu’on peut se permettre quand personne ne vous a jamais tiré dessus.
Elle pensait : il exagère. Elle pensait : paranoïa. Elle ne se disait pas ces mots-là exactement mais c’était ça, le fond de sa pensée. L’Histoire lui avait donné ce luxe, celui de ne pas croire ce qui ne la toucherait jamais.
Il connaissait des choses dont elle n’avait aucune idée. D’autres livres, d’autres savoirs, une façon de lire le monde que l’école ne lui avait pas transmise parce que ce n’était pas son monde à elle. Il lui avait montré comment ce qui arrive peut être lu telle une conversation entre les vivants et les autres. Elle avait entrevu ça. Elle n’avait pas su quoi en faire.
Son intelligence l’avait surprise. Elle ne se l’était pas avoué comme ça. Mais la surprise était là, réelle, et la surprise dit toujours quelque chose sur l’hypothèse de départ... avec le recul, elle avait très honte.
Do you know Queen, Freddie Mercury? Elle avait osé demander ça. Il avait trente ans, il venait de New York. On était en 1995. Il avait répondu oui avec une politesse qui avait dû lui coûter quelque chose, quelques onces de dignité, peut-être. De ça aussi, elle en avait honte.
Dans la rue, il ne lui prenait jamais la main. Un félin tranquille, jamais pressé, la démarche lente et étudiée de quelqu’un qui occupe l’espace avec soin. Elle trouvait ça beau. Elle n’avait pas compris que c’était du calcul, celui que l’Histoire avait déposé dans son corps bien avant qu’il la rencontre. Marcher à côté d’une femme blanche sans la toucher. Se rendre invisible sans disparaître. Ne jamais avoir l’air de fuir un lieu, jamais.
Lui aussi portait ses chaînes. I know what your grandparents did to mine. Il avait dit ça un soir, sans élever la voix. Il y avait du vrai là-dedans et elle le savait. Mais il y avait aussi une façon d’utiliser l’Histoire comme scène, de faire de leur lit un lieu de comptes à régler. Elle avait résisté à certains gestes, sans réussir à dire si c’était la peur, la gêne ou la honte qui la retenait.
Aucun des deux n’était libre, ni elle, ni lui. L’Histoire était dans la chambre avec eux, dans la rue, dans le silence entre deux phrases. Elle ne les quittait jamais.
Elle avait dit non à l’enfant. Non à l’argent qu’elle n’avait pas. Elle savait exactement ce qu’elle refusait et ce n’était pas lui, l’homme, mais tout le reste. Ce que ça aurait coûté, ce qu’elle serait devenue. Les yeux ouverts ne protègent pas de tout.
La demande d’asile avait été refusée, comme prévu. Il était parti. Elle avait mis des années à se remettre de quelque chose qu’elle n’arrivait pas tout à fait à nommer, ce qu’ils n’avaient pas réussi à être l’un pour l’autre.
Dans sa main, elle ne sait plus depuis combien de temps, il y a une plume. Trouvée ce matin sur le balcon. Grise, légèrement tachée. Un pigeon probablement, pas une colombe, mais elle fait la même chose dans la paume.
Sa fille dort dans la pièce d’à côté. Elle est née quatre ans après que S. soit parti. Un soir, des années plus tard, une notification Facebook : your daughter, is she mine. Elle n’avait pas répondu. Certaines questions n’ont pas besoin de réponse.
Dehors quelqu’un traverse la rue en regardant derrière lui. Geste ancien, geste appris. Elle le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin.
La plume est grise et légèrement tachée de sang et elle la tient encore.







C’est un texte magnifique. Il y vit une douce réserve empreinte d’amour et de de nostalgie. 🙏🏼