Un os pour le chien
Fiction
L’os est apparu un matin sur le paillasson, posé avec un soin presque cérémoniel, comme un message laissé à son intention. Max s’est arrêté net, la truffe tremblante, les oreilles basses, figé devant quelque chose qu’il ne semblait pas reconnaître, et pourtant, quoi de plus appétent pour un chien qu’un os ?
Elle l’a ramassé du bout des doigts, un peu dégoûtée, notant la surface trop lisse, blanchie à l’excès, et cette unique encoche gravée sur le côté. Un détail qu’elle a enregistré comme une curiosité, sans lui accorder de sens. Quel sens aurait-elle pu lui donner ?
À l’intérieur, la maison lui a paru légèrement décalée. Les sons semblaient arriver à contretemps, le plancher craquait là où il ne craquait jamais. Max est resté hésitant sur le seuil, comme si l’espace lui-même n’était plus fiable. Elle a posé l’os sur le comptoir de la cuisine, se promettant d’y revenir plus tard. Le soir venu, elle a constaté qu’il n’était plus orienté de la même façon. Il n’avait pas bougé, mais l’encoche faisait désormais face à sa chaise, comme si l’objet avait trouvé son axe.
Cette nuit-là, elle a rêvé qu’on creusait. Pas dans la terre, mais dans le silence ; le fer rencontrait une résistance sourde, trop proche de son corps pour être ignorée. Au matin, l’os avait disparu. La porte d’entrée était pourtant verrouillée. En passant la main sur la poignée, elle l’a trouvée encore tiède. La caméra de surveillance fixée près de la porte clignotait, tournée vers le mur.
Trois jours plus tard, l’os est réapparu dans le jardin, fiché verticalement sous la fenêtre de la cuisine. L’encoche pointait vers la maison. Elle l’a déplacé de quelques centimètres, sans raison précise, simplement pour vérifier une intuition venue de nulle part. Le lendemain, il était revenu exactement à sa place d’origine. La photo qu’elle en avait prise avait disparu de son téléphone : non pas supprimée, mais absente. Max a grogné, non par alerte, mais d’une manière qui évoquait une reconnaissance troublante.
C’est en fouillant une boîte en plastique marquée DIVERS, au fond de la remise, qu’elle a trouvé un autre os, conservé dans un sac de congélation. Celui-là portait deux encoches, nettes, régulières. Ce n’était pas un reste oublié. C’était une relique, sans culte ni promesse.
Posé sur l’établi, un carnet l’attendait. Son écriture. Des phrases courtes, sèches, sans commentaire, presque techniques : blanchir, graver, enterrer, déplacer, vérifier réaction. Les dates correspondaient à ces journées qu’elle qualifiait de floues, ces matins où elle se réveillait avec de la terre sous les ongles. À côté, des sachets sans étiquette, soigneusement fermés, rangés là depuis on ne savait quand, prenaient la poussière.
Ce n’était pas un oubli volontaire. C’était une coupure. Quand le premier chien était mort de vieillesse, elle n’avait pas supporté l’abandon dans lequel la perte l’avait laissée. Cette nuit-là, elle avait travaillé en silence, jusqu’à ce que la matière cède : blanchir les os, graver une encoche. Une manière de maintenir une forme, de transformer l’absence en quelque chose de maîtrisable.
Le suivant avait reçu deux marques. Chaque os déposé ensuite ne cherchait pas à effrayer, mais à mesurer. Jusqu’où elle pouvait tenir. Ce qu’elle pouvait encore laisser en suspens. L’os qui revenait signifiait que la réalité trouvait enfin une prise.
La pelle se trouvait déjà près de la remise. La terre a cédé sans effort. Le sac qu’elle a dégagé contenait un squelette complet. Les fémurs portaient trois encoches précises. Max s’est approché, a flairé l’air sans crainte. Il connaissait la femme du jour, et celle qui veillait quand la maison dormait. Le jour ramassait ce que la nuit avait laissé.
Elle a refermé le sac, l’a gardé près d’elle et rebouché le trou. Dans le jardin, les os dessinaient désormais une suite lisible : une encoche, deux, puis trois. Max serait le suivant, mais pas encore. Il a posé son museau contre sa main, puis s’est reculé, juste assez pour se tenir hors de portée.
Elle a pris l’os à deux encoches et l’a planté à côté du premier, sous la fenêtre. Elle a ensuite retiré un os long du sac. Celui gravé trois fois a rejoint les deux autres. Les signes s’ordonnaient. Dans la cuisine, elle s’est assise à la table. Max s’est couché à ses pieds, vigilant. Elle savait que rien ne reviendrait, sinon les souvenirs, mais la boucle tenait encore.
Note — Des pratiques de nettoyage et de conservation des os sont attestées dans plusieurs contextes historiques et culturels (ossuaires européens, sociétés de chasse sibériennes et amazoniennes, récits initiatiques). Elles répondaient à des cadres symboliques collectifs aujourd’hui disparus.
Ce texte est venu d’une suggestion de Dominique Sotiras, en commentaire sous Écrire à hauteur de cuisine




Merci pour cet hommage fait😉que de questions qui restent sans réponse à la lecture de ce texte. J' ai envie d' en savoir plus. Y aura-t-il une suite? Ce texte sera t-il retravaillé?
Un os pour le chien est un sujet qui propose quantités de possibles histoires😉cet os a rempli une part de mes attentes seulement😉😜bel effort néanmoins🙏