Madame Irma est dans son cabinet. Le cendrier déborde, comme d’habitude : personne n’a encore inventé de cendrier assez grand pour une femme qui pense. Le ventilateur brasse de l’air chaud sans jamais refroidir personne. Il fait ça depuis des années. Irma admire sa persévérance. Les cartes collent aux doigts. Elle avait préparé un topo sur la Lune, les marées, pis le Cancer qui empile des boîtes de souvenirs qu’il n’ouvrira jamais mais qu’il garde pareil, au cas où, comme si le passé allait redevenir utile un jour.
Elle avait même quelque chose sur la cuisine familiale pis les albums photo. Du bon matériel. Du solide.
Pis là elle tombe sur une photo d’Ernest Hemingway, né le 21 juillet 1899.
Ça vient de compliquer sa soirée.
Le gars est sur un bateau, quelque part au large de Cuba, la barbe pas faite, les yeux plissés à force de trop fixer le soleil ou peut-être simplement la vie en général. Des mains d’homme qui ont tenu autant de fusils, de cordages pis de verres que de crayons. Irma le regarde une bonne minute, la cigarette au bec.
Elle connaît ce regard-là.
Le regard du monde qui est parti souvent, mais jamais léger.
C’est pas de même qu’un Cancer est supposé avoir l’air. Elle éteint sa cigarette en tassant les mégots accumulés sur un côté.
On lui avait vendu des créatures prudentes, collées à leur foyer, à leur jardin, à leurs habitudes de matante. Pis voilà Hemingway qui débarque avec ses guerres, ses safaris, ses corridas, ses accidents d’avion pis ses marlins gros comme des chaloupes.
Sauf que plus elle le regarde, plus elle reconnaît la bête.
Le Cancer porte une carapace.
Le monde oublie souvent qu’une carapace, ça sert à quelque chose. C’est pas de la décoration. C’est de l’armure.
Irma se résigne à vider le cendrier.
Pis y’a Cuba.
Irma ouvre le tiroir du bas.
Les occasions spéciales exigent des mesures spéciales.
Elle sort un cigare cubain qu’elle gardait depuis des années « pour le bon moment ».
Le bon moment étant une notion assez floue chez elle, elle décide que parler d’Hemingway est une raison parfaitement valable.
Elle coupe le bout avec ses vieilles ciseaux de couture, l’allume, tire une première bouffée et tousse comme un moteur Lada en janvier.
« Crisse… ça goûte le Nobel. »
Elle tire deux autres bouffées, puis le laisse mourir tout seul pendant qu’elle réfléchit.
Hemingway naît dans l’Illinois, entre les lacs pis les bois. Son père lui apprend à pêcher pis à chasser avant même qu’il sache lire comme du monde. Toute sa vie, il va garder ce rapport-là au monde : un rapport de bras, de sang, de sel, pas un rapport d’idées. Il lui fallait du réel. Quelque chose qui mord, qui saigne, qui laisse des ampoules.
Pis il part.
Comme bien des Cancer.
Le Cancer s’attache moins à une adresse qu’à ce qu’il refuse de perdre. Hemingway changeait de pays. Jamais de fidélités.
Irma déteste les photos de jeunes hommes qui savent pas encore ce qui s’en vient. Elle a toujours l’impression de tricher un peu en les regardant, comme si elle connaissait déjà la fin d’un film dont eux ignorent encore le titre.
À dix-huit ans, il conduit des ambulances en Italie pendant la Première Guerre mondiale. Un obus explose près de lui et il se retrouve avec plus de deux cents éclats de métal dans les jambes. Ça l’empêche pas de transporter un soldat blessé jusqu’au poste de secours avant de s’effondrer lui-même.
Elle note ça quelque part : certains Cancer se bâtissent une carapace très jeunes, pis rarement par choix.
Quand il rentre aux États-Unis, il rapporte plus que des éclats de métal dans les jambes. La guerre lui a laissé une manière de regarder le monde qui ne le quittera plus.
Il devient journaliste au Kansas City Star, où on lui apprend une règle toute simple : enlève tout ce qui est inutile. Les phrases seront courtes. Les verbes feront la job. Le reste, le lecteur le comprendra tout seul.
Plus tard, le Toronto Star l’envoie à Paris comme correspondant.
Et là, Gertrude Stein, Ezra Pound, F. Scott Fitzgerald et toute une bande d’écrivains cherchent une manière d’écrire après le carnage de la guerre. Stein les surnomme la Génération perdue. Hemingway fréquente Shakespeare and Company, la librairie de Sylvia Beach, où les livres circulent plus facilement que l’argent. Irma trouve qu’une bonne libraire peut parfois changer une vie autant qu’un professeur.
Il y aura quatre mariages. Hadley, Pauline, Martha, Mary.
Martha Gellhorn était reporter de guerre. Une femme en avant de son époque.
« Ah ben là… deux voyageurs dans le même couple. Fallait ben que ça finisse par faire des vagues. »
Chez le Cancer, l’amour ressemble souvent à une tentative numéro un, deux, trois ou quatre de se bâtir enfin le port définitif.
Irma se demande brièvement combien de ports un homme peut quitter avant de comprendre qu’il transporte peut-être le problème avec lui.
Elle décide que c’est probablement pas le sujet aujourd’hui.
Le problème, c’est que certains bateaux sont construits pour prendre le large, pas pour rester attachés au quai à écouter les nouvelles à l’heure du souper.
Elle reprend le cigare, éteint depuis un boutte. Le rallume avec un soupçon d’impatience. « Coudonc, c’est ben fatiguant ces affaires là, ça tient pas allumé plus que du petit bois vert dans un feu de camp».
En 1939, il s’installe près de La Havane. Il y restera plus de vingt ans. Plus longtemps qu’il vivra n’importe où ailleurs.
À Cuba, Hemingway écrit plusieurs de ses plus grands livres. C’est là que le personnage finit par ressembler à l’écrivain.
Tout le monde connaît la photo: Hemingway accoté au comptoir du Floridita, un daiquiri dans une main, l’air d’avoir toujours appartenu à La Havane.



Pis l’autre histoire. Celle de la Bodeguita. Le mojito. Les murs couverts de signatures. Les touristes qui récitent la phrase comme une prière : Mon mojito à la Bodeguita, mon daiquiri au Floridita.
Irma renifle et souffle une épaisse fumée bleutée vers le ventilateur.
« Les phrases trop parfaites sentent toujours un peu le département de marketing. »



Les légendes sont pratiques. Elles évitent le ménage à faire dans la mémoire.
En réalité, les histoires sont rarement aussi propres que les cartes postales. Hemingway buvait bien au Floridita. Pour la Bodeguita… disons que le mythe travaille plus fort que les archives.
Irma trouve ça très humain.
On finit toujours par préférer une belle histoire à une histoire exacte.
« Le monde pense qu’il est venu pour le rhum. Moi, j’ai toujours pensé qu’il était venu pour les poissons. Le rhum, c’était juste ce qu’on buvait en attendant que ça morde. »
La Finca Vigía, « la maison qui regarde ». Le Floridita appartenait au personnage. La Finca appartenait à l’homme. Entre les deux, il y avait toute la distance qui sépare une légende d’une maison où des chats dorment sur les fauteuils.
Les matins passés debout à écrire devant une bibliothèque transformée en pupitre, pis les après-midi sur le Pilar à poursuivre le marlin dans le Gulf Stream.




Irma s’attarde plus longtemps qu’elle voudrait sur les photos de la maison.
Elle connaît ce genre d’endroit.
« Finalement, il avait trouvé un endroit où personne lui demandait de choisir entre écrire pis vivre. »
Elle trouve que ça ressemble beaucoup à une version tropicale du Cancer classique : une maison pleine de souvenirs, un territoire clairement délimité, des rituels presque sacrés pis une gang d’amis qui rentrent sans cogner.
La mer revient constamment chez Hemingway. Dans ses livres comme dans sa vie, elle nourrit, elle protège, pis de temps en temps elle reprend ce qu’elle a donné.
C’est pas rancunier, la mer.
C’est juste honnête.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, convaincu que des sous-marins allemands se cachent dans les Caraïbes, il équipe le Pilar de grenades pis de mitrailleuses avant de partir patrouiller avec un équipage de pêcheurs pis de chums, ni plus ni moins qualifiés qu’une gang de gars de garage un vendredi soir.
Irma éclate de rire toute seule dans son cabinet.
Elle connaît ce réflexe-là.
Le monde appelle ça de l’exagération.
Le Cancer appelle ça protéger les siens.
Le Vieil Homme et la Mer paraît en 1952. Ça lui vaut le Pulitzer. Santiago part seul en mer, se bat pendant des jours contre un poisson immense et revient finalement au port avec à peu près rien à montrer pour sa victoire.
Irma trouve ça très Cancer.
Faire tout ce chemin-là pour sauver quelque chose que le monde autour remarquera peut-être même pas.
L’Adieu aux armes raconte une histoire d’amour qui essaie de survivre à la guerre.
Pour qui sonne le glas parle de loyauté, de sacrifice et des liens qui demeurent même quand tout le reste s’écroule autour.
Paris est une fête, ça, c’est le Cancer dans toute sa splendeur : transformer des souvenirs en refuge habitable.
Hemingway écrivait comme il vivait : en allant droit à l’essentiel. Il en disait rarement plus que nécessaire. Le reste, il faisait confiance au lecteur pour le trouver. C’est une drôle de façon d’écrire. C’est aussi ce qui a changé la littérature.
Et à force de raconter le monde de cette manière, il reçoit le prix Nobel de littérature en 1954.
Cette même année, en Afrique avec Mary Welsh, il survit à deux écrasements d’avion en quarante-huit heures. Le premier appareil frappe une ligne électrique et s’écrase. Le lendemain, l’avion venu les secourir prend feu au décollage et s’écrase à son tour. Les journaux annoncent sa mort et celle de Mary, son épouse, avant de découvrir, quelques jours plus tard, un Hemingway brûlé, magané, commotionné, mais toujours vivant.
Irma connaît ce genre de monde.
Ceux qui survivent tellement souvent que le reste de la planète finit par croire qu’ils ont un arrangement privé avec l’univers.
Elle reconnaît encore le Cancer là-dedans.
Le signe passe parfois sa vie à jouer au tough pour éviter que les autres s’inquiètent.
Y’a une contradiction chez Hemingway qu’Irma trouve délicieuse. Le gars a passé sa vie à sacrer son camp : Paris, l’Espagne, Key West, Cuba, l’Afrique, puis l’Idaho pour finir. Pourtant, l’écrivain a jamais vraiment parlé d’autre chose que de ce qu’il refusait de perdre. Les amis, les amours, les lieux, les morts, les étés disparus, les visages qu’on continue à reconnaître longtemps après leur départ, tout ça revient constamment dans ses livres, comme les vagues qui reviennent toujours frapper la même roche.
Le monde parle souvent de la sensibilité du Cancer, mais il oublie sa résistance. Il oublie qu’une carapace, ça se bâtit pas tout seul. Ça se construit couche par couche, par du monde qui a compris très jeune que la vie donne des claques pis qu’il vaut mieux avoir quelque chose d’assez solide sur le dos pour continuer à avancer pareil.
En juillet 1961, Hemingway meurt dans sa maison de l’Idaho.
Irma déteste cette partie-là.
La fin qu’on voudrait sauter pour retourner quelques pages en arrière et laisser le personnage là où il était encore vivant.
Elle préfère se souvenir du bateau, de la mer, de la lumière cubaine sur les murs de la Finca Vigía, pis de cette phrase qu’il a écrite une fois et qui lui va comme un gant : un homme, ça peut se faire détruire, mais ça se fait pas vaincre pour autant.
Elle repose la photo sur le bureau, rallume le cigare et souffle sa fumée vers le ventilateur qui continue de brasser de l’air chaud comme s’il accomplissait quelque chose d’important.
Le Floridita va continuer à servir des daiquiris.
La Bodeguita va continuer à vendre son histoire.
La Finca va continuer à regarder passer les saisons.
Les légendes vieillissent moins vite que le monde.
Irma se dit qu’on peut changer de continent, de femme, de guerre ou de bar, mais qu’on finit toujours par écrire avec ce qu’on transporte en dedans.
Elle glisse la photo d’Hemingway sous le cendrier, comme si le dossier était classé.
« Ça… c’est ben Cancer. »
« Finalement, le grand barbu transportait pas une maison. Il transportait tout ce qu’il refusait de perdre. Pis une canne à pêche, probablement. »










