Chaque lundi, je choisis une image. Une pierre, une ombre, parfois un reflet, un objet : rien de spectaculaire, juste un point d’attention. C’est ma manière d’inviter à écrire, de tendre quelque chose vers le dehors et d’attendre ce que les autres y verront.
Le samedi, je reviens vers cette image. Je propose ma propre création et je partage les textes reçus, comme on rassemble les échos d’une même lumière.
Cette semaine, la photo proposée représente des canards de plastique déposés dans une flaque d’eau de pluie. C’est une photo que j’ai prise il y a quelques années au marché Jean-Talon, devant une fruiterie très populaire, on comprend pourquoi.
Voici donc mon texte, créé à partir de mes impressions sur cette photo:
Zone à risque
Il avait plu trois jours sans interruption. Les canards de plastique flottaient dans la flaque comme s’ils avaient toujours été là, comme si personne ne les avait déposés. Leur jaune était trop vif. Trop décidé. On ne regardait pas dans leur direction sans avoir envie de regarder ailleurs.
Les enfants du quartier ne jouaient plus dehors depuis le mardi. Personne n’avait remarqué exactement quand. Personne n’aurait su dire depuis quand le silence pesait comme ça, légèrement humide, légèrement trop grand.
On mesurait. On revenait mesurer. L’eau ne bougeait pas pendant qu’on regardait. Elle attendait qu’on rentre.
La chose grossissait par degrés. Lentement, avec une intention qu’on ne pouvait pas nommer mais qu’on sentait dans les mollets, dans la nuque, dans la manière dont les stores restaient baissés sur la rue Principale. Quelqu’un avait compté les canards. Ou peut-être non. Le chiffre circulait quand même, imprécis, légèrement différent chaque fois qu’on le répétait.
Le soir du quatrième jour, la flaque avait débordé sur le trottoir sans que la pluie ait redoublé. Elle s’était agrandie de l’intérieur, selon une logique qui n’appartenait pas à la météo. Les canards ne dérivaient pas. Ils tenaient une formation que personne n’aurait su décrire avec exactitude mais que tout le monde reconnaissait avoir vue.
On en parla peu. Il y avait une gêne à formuler ce qui se passait, comme si nommer la chose l’autorisait à continuer.
Puis le ciel se vida d’un coup, en fin d’après-midi. La lumière revint jaune et basse, la même couleur que les canards, et cela aussi on préféra ne pas le dire. La flaque rétrécit en quelques heures. Les canards se rapprochèrent au centre sans que l’eau les y pousse.
Le ciel remonta là où il finit. Rien de plus ne transpira de cette histoire.




Les participantes cette semaine ont été très généreuse dans leurs textes respectifs:
À lundi, pour une autre photo!





