Trop plein
Ou comment j’ai découvert le “dissensus” contre mon gré
Pas envie d’écrire. Pas aujourd’hui.
Trop de Volodine, trop de politique, trop de concepts qui m’arrivent comme de la neige dans les yeux. Un flocon, deux flocons, puis une avalanche sur ma tête qui voulait juste mieux comprendre et qui se retrouve sens dessus dessous.
Je lis, je cherche, je rature, et j’ai l’impression d’apprendre un monde entier sur le tas. Ricœur, Abensour : ça va, deux petits articles, assez simples, assez clairs. Mais dès que je poursuis une piste, puis une autre, puis encore une autre, je me retrouve à dialoguer avec Bakhtine, ce maître incontesté de la polyphonie. Sauf qu’un dialogue, ça suppose minimalement deux interlocuteurs. Alors de quoi parle-t-on quand plusieurs voix parlent sans se répondre, sans même s’entendre ? Il y a du Beckett, là-dedans! (Oh les frissons!!! Exactement comme lorsque j’ai enfin compris Calvino dans Si par un matin d’hiver… ce que je suis émotive, quand même!!). Les narrats de Volodine sont ces voix multiples qui surgissent dans un vide quasi sidéral : des fantômes, vestiges d’un “avant” avorté, qui ne cherchent qu’à persister malgré la douleur, la souffrance, le manque. Des voix qui transmettent, parfois à personne, et qui exigent que la mémoire se souvienne.
Et puis un autre fil me tombe dessus, celui qui m’amène chez Rancière via Ruffet… et là, je suis larguée comme jamais. Je me retrouve devant des notions dont je n’ai aucune idée: le « dissensus », par exemple, et je me sens comme une pinball machine qui clignote de toutes ses ampoules bariolées en hurlant une musique d’outre-espace. C’est comme si chaque phrase me chuchotait : « tu devrais savoir ça », mais je ne sais pas. Et ce qui m’accroche dans ce dissensus, c’est qu’il s’agit du moment où les gens privés de voix s’expriment enfin. C’est exactement ce que je trouve chez Volodine : un dérangement du silence attendu, un soubresaut du vivant qui se rebelle contre la mort annoncée, une extinction qui refuse de s’effacer, qui dit non, qui affirme sa présence même tout bas.
Mais je ne connais rien à ces nuances du politique, et je me sens inapte à m’exprimer sur des concepts que je ne maîtrise pas. Mon corps proteste : épaules contractées, nuque durcie, dos de pierre, cuisses crispées. Au point où j’ai mal.
La fatigue n’est pas méchante, seulement tenace, une petite neige intérieure qui tombe sans s’arrêter.
Écrire pourrait déplacer un peu de cette neige ailleurs.
Mais ce matin, je préfère rester immobile, écouter ce qui en moi résiste encore au monde, ce qui a peur de comprendre là où Volodine m’emmène, cette fin impossible de tous les possibles… aux confins de cette vie qui ne s’arrête jamais, malgré la souffrance.

