Trompe-l’œil
Regards croisés

Elle ne connait rien de lui. Un étranger, sans nom, sans âge (ah, la trentaine avançée… petite quarantaine au plus…), sans histoire. Tout ce qu’elle sait tient dans cette silhouette qui se penche un peu au dessus d’elle. Un homme, très grand, en paletot dispendieux, qui propose une relation des plus intriguantes.
Ça avait commencé par une voix, un mauvais numéro, une excuse, un silence maladroit.
Puis un deuxième appel, plus décidé, où il lui avait demandé si elle accepterait une relation limitée, froide, définie d’avance :
il vient, il regarde, elle reste immobile, il jouit. Voilà.
Elle avait dit oui, pourquoi pas, ça peut être intéressant… mais il voulait la voir de loin avant, juger son corps sans montrer le sien. Ils se sont donnés rendez vous dans un café du centre-ville… où il ne s’est pas avancé… Elle s’était assise près de la fenêtre du café, feuilletant distraitement un menu qu’elle ne lisait pas.
Elle savait qu’il était quelque part près d’elle, ou juste dehors, à l’abri du reflet. Elle ne le voyait pas, mais elle sentait ce moment suspendu : un regard posé sur elle, évaluateur, sans contact. Une étrange audition silencieuse. Et elle aimait cette impression, se savoir regardée à la dérobée. Elle pouvait presque sentir des frémissements dans l’air, comme on sent parfois l’élan d’un désir qui n’a pas encore de visage. Au bout d’une heure, elle était repartie, un peu déboussolée, troublée par cette absence qui pesait plus fort que n’importe quelle présence.
Les jours suivants, elle avait guetté son téléphone sans se l’avouer, attentive à chaque vibration, chaque éclair de l’écran.
Rien.
Seulement cette impression persistante qu’on l’observait encore, de loin.
Elle avait repris sa vie, laissant cet épisode en retrait, comme on referme un livre qu’on n’a pas compris.
Et finalement, longtemps après, alors qu’elle n’y pensait plus, il avait rappelé, proposé un étrange rituel qu’elle avait accepté, par curiosité, peut-être. Ou par ennui, pour briser la solitude, sûrement. Par désir d’être vue, surtout. Besoin de se sentir désirée dans le regard d’un homme. Celui-là, ou un autre.
Depuis, elle recevait de temps à autre un simple texto
« Je peux passer ? »
Elle disait oui, presque machinalement, l’air désintéressée. Pas un mot de plus. Laissait la porte entrebâillée, se préparait en s’allongeant sur son lit, nue, non pas comme une amante, mais comme une surface, un tableau, un espace offert au regard, un piège parfaitement tendu.
Il entrait sans bruit, toujours avec cette même assurance, cette même précision d’homme qui sait exactement ce qu’il veut et qui vient le prendre.
Il refermait la porte et restait debout un instant, immobile, à la regarder d’en haut. Cet instant-là, précis, figeait tout. Elle, nue, couchée, offerte ; lui debout, vêtu, silencieux.
C’était la seule dissymétrie de leur arrangement, et elle la sentait jusque dans ses os.
Il ne voulait rien d’autre que regarder. Et jusqu’ici, c’était vrai.
Mais il restait un fait simple : il était un inconnu. Un homme plus fort qu’elle, qui entrait chez elle, fermait la porte derrière lui et se tenait au-dessus d’elle tandis qu’elle restait immobile, tenue par son propre choix.
Elle savait que les intentions sont des matières instables, traversées facilement. La tension la parcourait toujours, une lame froide le long de la colonne, dès qu’il s’avançait vers le lit.
Ce n’est pas de la peur.
C’est ce frisson précis qu’on ressent dans ces gestes qui frôlent l’extrême, quand on choisit de se tenir en équilibre sur un fil, en sachant que l’accord peut glisser, se défaire, basculer d’un souffle. Une excitation exquise, intraduisible.
Il se tient maintenant à la distance habituelle. Son regard se pose sur elle, lourd, assuré. Elle le reçoit en entier, le désire, le convoque. C’est là, pour elle, un des bénéfices de l’arrangement : être vue, être désirée, être le point focal où il vient chercher son plaisir.
Elle ne veut rien de plus. C’est ce qu’il veut croire, et elle ne le dément pas. Il dit ne rien vouloir d’autre. Ils savent cependant très bien ce que vaut une confiance donnée à un inconnu : un geste de trop, et tout bascule.
Alors elle reste parfaitement immobile, parce que dans cette immobilité, elle maintient le fil, elle donne ce qu’elle a promis : sa passivité.
Et en échange, il reste dans le regard et … presque rien d’autre. Il la regarde longtemps, jusqu’à ce que son souffle change. Jusqu’à ce qu’elle entende la fermeture éclair se défaire, jusqu’à ce que le rythme de son poignet devienne perceptible dans l’air. Elle garde les yeux clos, immobile.
Au tout dernier instant, au moment où il cède, où son corps se renverse, elle ouvre les yeux. Large. Lents. Et elle plante son regard dans le sien. Il s’y heurte.
Littéralement.
Une seconde suspendue où il comprend qu’elle le voit, qu’elle le tient, qu’elle sait exactement ce qui traverse son corps. Alors seulement une pluie chaude, poisseuse, s’abat sur elle, constellation laiteuse couvrant ses seins, son ventre, ses cuisses. Et c’est tout. Rien de plus. Il se réajuste, remet sa veste, repart en refermant la porte.
Elle reste là un moment, sans bouger, le souffle lent, les yeux ouverts sur un plafond indifférent. Un sourire étire ses lèvres. Le froid de la pièce se rappelle à elle d’un coup. Elle frotte distraitement les vestiges du visiteur sur sa peau, puis tend la main, attrape la couverture au pied du lit et la ramène contre elle, s’y enroule entièrement, jusqu’à disparaître dans un cocon de chaleur.
Elle se tourne sur le côté, recroquevillée, et tire le tissu jusque sous son menton. Un refuge, un terrier, une petite grotte où elle peut se déposer, tranquille, comblée d’avoir conduit l’instant là où il devait aller. Encore une fois, elle a gagné: il s’est liquéfié comme tous les autres, fidèle à la mécanique.
Elle attend le prochain message. De lui, ou d’un autre.


Mais j'adore!