Trois pas de côté
L’ego débordait du sentier.
Aujourd’hui, après la visite chez le vétérinaire, nous sommes allés marcher dans un grand parc dans mon ancien quartier. J’ai fait cette promenade des milliers de fois. Deux fois par jour pendant trois ans. Je la connais par cœur. Mais depuis notre déménagement, le parc a bien changé, les promeneurs aussi. Nous n’avons vu aucun visage familier, mais avons fait une rencontre dont on aurait pu se passer.
Sherlock est un chien réactif en laisse. C’est détestable, difficilement gérable, mais très fréquent chez les bergers. Dès qu’il voit un chien inconnu, il va me tirer vers ce chien comme une locomotive, il va japper, s’énerver. À 33 kg, c’est dangereux pour nous tous. Comme il y a déjà près de six ans que je travaille avec lui, je connais bien ses triggers, et je choisis mes batailles. Parfois je vais prendre un risque et le laisser approcher l’autre chien si j’ai le consentement du marcheur, parfois je vais vouloir éviter à tout prix, parce que j’ai pas envie, parce que je suis fatiguée, parce que l’autre chien a l’air peu amical ou que mon grolou semble surtout mourir d’envie de montrer les crocs.
Donc, nous marchons sur un sentier du parc quand je vois arriver, en diagonale devant nous, un petit homme très rond, très barbu, au poil très noir. Il a, en laisse rétractable (matériel interdit parce que c’est très dangereux, croyez-moi), un magnifique husky, race de chien que le mien affectionne particulièrement. Mais voilà, j’ai pas bien dormi, je suis très anxieuse, je viens de débourser près de 500$ pour des vaccins et des anti tiques pour le chien et j’ai déjà eu droit à une explosion parce qu’un tout petit boston terrier est entré chez le vétérinaire alors qu’on y était encore. J’ai donc pas envie de gérer une rencontre avec un chien inconnu, tout husky soit-il.
J’attends donc que le gars prenne de l’avance. Avec un husky, ça ne devrait pas être long. Mais non, ce gars-là marche à la vitesse d’un escargot sous valium alors que son chien se balade au bout de sa longe (ce qui est aussi interdit, six pieds de laisse maximum en ville)...
Je patiente... il avance, nous avançons aussi un peu, tranquillement, mais mon berger est un sprinter, les promenades de mamie, très peu pour nous. Notre vitesse de croisière? Très rapide… ou arrêt complet. Alors je fais arrêter le grolou. Il n’a toujours pas remarqué le chien devant nous, heureusement, sinon nous serions déjà à lui tourner autour.
Nous arrivons à un espace où le sentier côtoie une piste cyclable et je me dis que c’est ma chance de le dépasser. Mais le gars ralentit encore, zigzag, occupe toute la largeur et son chien a beaucoup trop de longe pour que je passe sans problème. Je lui demande de bien vouloir se pousser un peu, afin de me laisser passer. Il me regarde à peine, fait signe de la main... « Passe madame... », l’air de dire dégage, moustique.
Je dis...« Non, tu ne comprends pas, mon chien est réactif, je n’ai pas assez d’espace comme c’est là ». Il est agacé, retend le bras et me dit « Mais passe, t’as de la place ».
Je suis aussi réactive... je suis bien gentille, mais pas quand on me rembarre comme si j’étais une débile. Je dis, en riant un peu, « Hey, don’t be an asshole, si je te dis que j’ai besoin d’espace, c’est que c’est vrai, j’ai pas envie d’une bagarre de chien ».
Et voilà ce petit coq qui se met à gueuler! « Madame tu te la fermes, tu me parles pas comme ça ou je te cogne... »
Waaa, j’aurais dû éclater de rire... Oui mon bon monsieur, vous allez frapper une mémé aux cheveux blancs parce qu’elle vous demande de faire trois pas de côté?
Je lui dis...« Écoute! Je te demande de me faire de la place, c’est tout, tu ne sembles pas comprendre.»
Et le petit gnome barbu de se tourner vers mon anglophone de mari.
« Monsieur, tu dis a ta femme de se taire parce que c’est toi que je vais cogner! »
Et mon mari se tourne vers lui très lentement. Il ne comprend pas le langage, mais perçoit très bien le message. Il n’est pas impressionné. Il y a longtemps, il a reçu un training de bodyguard. Il en a gardé quelque chose. Il toise le petit homme, sans dire un mot. Le regard, quand je vous dis….
Et l’autre recule et s’égosille… « Je vais vous cogner… » … Il vouvoie quand même. Il reste poli dans son délire.
Olala... je regarde mon mari, incrédule.
« On part, ce gars est malade, complètement disjoncté! »
Et nous avons rebroussé chemin, le laissant à son fantasme de cogner les petits vieux.
Le plus fantastique de cette histoire, c’est que les deux chiens sont demeurés très calmes et posés, tout le temps de cette algarade...



